Atomes et pouvoir
Mots clés : isotopes médicaux, Chalk River, nucléaire, Médecine, Énergie, Canada (Pays)

Photo: Presse canadienne
Dans ce bassin en ébullition, les députés fédéraux ont plongé -- pour forcer la réouverture de cette centrale --, le patron d'Énergie atomique du Canada limitée (EACL), gestionnaire dudit réacteur, a démissionner et la présidente de la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN), l'autorité quasi judiciaire de surveillance de ce secteur hautement stratégique, s'est fait montrer la porte par le gouvernement Harper. Cela, dans la controverse et les rafales d'épithètes.
Et cette effervescence, croient plusieurs experts, est loin d'être passagère dans le monde de l'atome et de l'électricité, dont la croissance importante annoncée pour les prochaines années fait naître aujourd'hui les espoirs, les perspectives de profits et, forcément, les jeux de pouvoir.
«À la fin de ma carrière aujourd'hui, je me retrouve devant le même portrait qu'à mes débuts dans les années 60», résume Daniel Rozon, vieux routier du nucléaire au Canada et membre du Conseil consultatif de la Société de gestion des déchets nucléaires. «Nous entrons dans de belles années pour le nucléaire, comparativement aux 20 dernières où il ne s'est pas passé grand-chose. Il va y avoir des rénovations de réacteurs, la construction de nouvelles centrales et la vente de réacteurs à l'étranger.»
Poussé par une demande croissante en énergie partout sur la planète, mais aussi par des préoccupations environnementales qui paradoxalement jouent désormais en faveur de ce mode de production d'électricité, l'univers de la fission et de l'eau lourde voit désormais le vent s'approcher de ses voiles. «Rien qu'au Canada, on envisage des investissements de 40 à 50 milliards pour les 20 prochaines années, poursuit M. Rozon. C'est majeur.» Majeur et... principalement concentré en Ontario, où les deux tiers des gros projets nucléaires devraient voir en effet le jour.
Avec en toile de fond l'ambitieux plan de l'administration McGuinty de fermer d'ici 2009 toutes les centrales électriques au charbon de l'Ontario, afin de les remplacer par des installations moins polluantes, la province voisine du Québec donne désormais le ton au développement de ce secteur.
Au total, six projets d'envergure sont en cours ou sur les tables à dessin, dont la remise en état des réacteurs 1 et 2 de sa centrale Bruce Power de Tiverton, sur la rive est du lac Huron, où 1500 travailleurs ont actuellement la pelle en main, ou encore l'ajout d'une nouvelle unité électronucléaire sur le site de la centrale Darlington de l'Ontario Power Generation (OPG)
Et ce n'est pas tout. Le 1er avril prochain, au nord de la baie de Fundy, le réacteur principal de Point Lepreau, propriété d'Énergie Nouveau-Brunswick, doit suspendre temporairement la fission de son coeur afin de procéder au remplacement de ses tubes de force qui contiennent l'uranium, le carburant d'une centrale nucléaire. Ces travaux de retubage, évalués à 1,4 milliard de dollars, doivent prolonger l'existence de cette centrale d'une trentaine d'années.
Un même traitement pourrait également être administré à la centrale québécoise de Gentilly. Hydro-Québec doit bientôt statuer sur le sort de cet équipement dont la remise à neuf (1,4 milliard) coûterait deux millions de plus que son démantèlement (1,2 milliard).
Quant à l'Alberta, elle rêve déjà à sa centrale de Peace River. Le projet, qui en est à ses premiers balbutiements, est orchestré par l'Energy Alberta Corporation. Il pourrait répondre à un besoin croissant en énergie lié à l'extraction, dans ce coin du Canada, du pétrole des sables bitumineux.
Une tarte et trois joueurs
Dans le monde de la fission, où l'inertie règne depuis 20 ans, la manne fait certainement plaisir à voir. Surtout chez les trois principaux acteurs mondiaux du nucléaire, qui pourraient bien se partager d'ici 2030, sur le marché canadien, la tarte des milliards atomiques.
Leurs noms? Énergie atomique du Canada (EACL), une société de la Couronne qui fait la promotion de son réacteur à tubes de force et à eau lourde Candu (pour Canada Deutérium Uranium) de nouvelle génération, le ACR (Advanced Candu Reactor) 1000. Cette technologie canadienne se frotte à celle franco-américaine de ces deux principales rivales: Areva, une multinationale française, et l'américaine Westinghouse.
Ces deux géants ont dans leurs valises l'idée d'un réacteur à eau pressurisée (REP), largement répandu en Europe, qui diffère de celui à tubes d'EACL mais qui, dans les faits, sur un marché mondialisé, peut aspirer autant à participer au développement du secteur nucléaire canadien. «Les signes que nous recevons actuellement laissent croire que nous avançons vers une mise en concurrence des deux technologies pour les projets de construction à venir, dit Armand Laferrère, président d'Areva Canada. Et on ne peut que s'en réjouir. La transparence, dans l'octroi de contrat, ne fait jamais de mal à personne.»
Le Canada nuit au Canada
Or, étrangement, dans cette course à la centrale, Énergie atomique du Canada, avec son ACR-1000, partirait pour le moment avec un certain retard. C'est du moins la conclusion à laquelle est arrivé en septembre dernier le bureau du vérificateur général du Canada, après avoir passé au crible les activités de la société de la Couronne et constaté au passage que la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN) avait, au cours des derniers mois, pris une décision qui «nuira à la compétitivité d'EACL», écrit la vérificatrice Nancy Cheng dans son rapport.
Explications: la construction d'une centrale venant avec des factures de plusieurs milliards, les investisseurs jettent généralement leur dévolu sur des technologies acceptées ou sur le point de l'être par les autorités réglementaires des pays où ces centrales se mettent à chauffer. Dans cette optique, EACL avait soumis les détails de son ACR-1000 à la CCSN pour obtenir d'elle une déclaration écrite qui aurait affirmé qu'aucun obstacle fondamental ne pourrait empêcher l'attribution d'un permis pour ce type de réacteur. EACL possède une telle déclaration des autorités américaines pour l'implantation de son réacteur nouvelle génération sur leur territoire.
Le hic est qu'en décembre 2006 la CCSN a rompu les discussions avec EACL au sujet de cette déclaration écrite primordiale, indique le rapport de la vérificatrice. Et ce, «en alléguant une pénurie de ressources», peut-on lire dans son rapport
«C'est une excuse qui ne tient pas la route, dit Daniel Rozon. Si on le lui avait demandé, le gouvernement n'aurait jamais refusé d'accorder des ressources supplémentaires à la CCSN, vu l'importance du processus. En agissant de la sorte, la Commission a, malgré elle, influencé les forces du marché, au détriment du bien public et de la technologie canadienne» qui, du même coup, sans déclaration de la CCSN, plaçait EACL dans «une drôle de position», ajoute-t-il.
L'analyse est partagée par plusieurs acteurs du nucléaire, sauf EACL qui, dans les faits, ne se considère pas plus désavantagée que ses concurrentes. «Eux aussi doivent passer par cette étape [de préqualification à un permis pour leur réacteur]», dit Roland Boucher, vice-président d'EACL. Et le manque de «ressources» invoqué par la Commission pour l'évaluation de l'ACR-1000 aurait finalement pu toucher tous les autres acteurs du milieu. Imposant ainsi une contrainte de plus à des financiers qui apprécient rarement les retards, lesquels empêchent de profiter de l'instant présent.
«Nous sommes sans doute ici devant une preuve de plus que la loi actuelle sur le contrôle de l'énergie nucléaire mériterait d'être modernisée, commente Pierre Guimond, de l'Association nucléaire du Canada. Cette loi date des années 50. Elle a été un peu modifiée en 1997, mais elle conserve encore des travers de son époque d'origine», principalement en ce qui a trait à la protection des investissements mais aussi au temps qui s'écoule entre le premier coup de pelle pour la construction d'une centrale et la production d'électricité. «Il faut compter 10 ans, poursuit-il, 10 ans pendant lesquels le capital ne rapporte rien. Et pour composer avec ça, il faut avoir les reins solides.»
Nouvel ordre nucléaire
Devant cette configuration des autorités réglementaires, le licenciement de la présidente de la CCSN, Linda Keen, au début de l'année, pourrait donc s'apparenter à un remède politique visant à favoriser l'expression des forces du marché. Un marché, du reste, dont l'explosion et l'importance économique n'est plus à démontrer.
Mais pour Jean Koclas, professeur de génie nucléaire à l'École polytechnique de Montréal, c'est plutôt de «l'affaiblissement de la Commission» à la suite d'une «ingérence politique» qu'il faudrait parler. Et qu'il faut regretter. «Ça ne sert les intérêts de personne, dit-il. On pourrait même à l'avenir se retrouver avec un outil réglementaire qui ne va plus oser user de son autorité pour faire respecter les normes en vigueur.»
Le risque est là. Mais il reste bien théorique, selon Daniel Rozon, qui reconnaît que le monde du nucléaire ne pourra finalement jamais se passer de réglementation. «Il faut par contre, à la tête de la CCSN, quelqu'un qui, à l'avenir, comprend ce qui se passe dans ce secteur», dit-il. Un secteur qui, à l'image des équipements participant à son développement, se divise, nage parfois en eau lourde, s'excite, demeure instable mais voit au final ses forces vives canalisées malgré elles.
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