Les allophones boudent le français
Mots clés : allophones, Langue, Immigration, Québec (province)
Le tiers des nouveaux arrivants refusent les cours offerts par Québec
Québec -- Entre 30 % et 40 % des immigrants qui n'ont aucune connaissance du français en arrivant au Québec lèvent le nez sur les cours de français qui leur sont offerts. Tout indique que bon nombre de ces immigrants qui évitent les classes de francisation se trouvent rapidement du travail en anglais dans la grande région de Montréal.Selon les dernières données du MICC, 42 % des immigrants qui sont arrivés au Québec en 2006 n'avaient aucune connaissance du français, soit quelque 19 000 des 45 000 nouveaux arrivants de l'étranger cette année. Un peu moins de la moitié de ces 19 000 immigrants connaissaient l'anglais.
La plupart de ces immigrants ont droit à des cours de français à temps plein (30 heures par semaine) d'une durée totale de 33 semaines. Ces cours sont répartis en trois blocs de 11 semaines correspondant à autant de niveaux de formation. Bon an, mal an, quelque 10 000 nouveaux arrivants s'y inscrivent, ce qui donne droit à une prime de participation en sus de l'aide sociale, à une carte de transports en commun et à des services de garde.
Le MICC offre également des cours à temps partiel que suivent aussi 10 000 immigrants. Comme les cours à temps plein, ils sont dispensés dans les cégeps et les universités par les professeurs du MICC. Mais les cours à temps partiel sont aussi donnés dans des locaux d'organismes communautaires voués à l'intégration des immigrants, organismes qui s'occupent de leur recrutement.
Non seulement un fort pourcentage des nouveaux immigrants incapables de parler le français échappent à la francisation, mais plus du tiers des étudiants à temps plein abandonnent les cours avant de compléter les trois niveaux de formation, a précisé le porte-parole du MICC, Claude Fradette. La première raison qui explique ces abandons, c'est que l'immigrant a trouvé du travail, a-t-il précisé. Un certain nombre d'entre eux poursuivront leur apprentissage à temps partiel. D'autres retournent aux études au cégep ou à l'université. Enfin, un immigrant qui accepte de parrainer des membres de sa famille est obligé de détenir un emploi: il doit donc quitter les cours de francisation à temps plein.
Selon Marie McAndrew, titulaire de la chaire en relations ethniques à l'Université de Montréal, les immigrants qui ne connaissent ni le français ni l'anglais auraient tendance à s'inscrire aux cours de français, «parce que c'est plus facile, c'est gratuit et il y a des cours partout». C'est l'immigrant qui parle anglais, que ce soit sa langue maternelle ou non, qui choisirait de se passer des cours de français. À Montréal, «ils peuvent survivre dans leur petit ghetto ethnique», a-t-elle souligné.
«C'est une de mes hypothèses: ces immigrants qui ne connaissent pas le français expliqueraient en partie l'impression qu'on a parfois à Montréal d'entendre plus souvent parler anglais», estime Mme McAndrew.
À Québec, où la présence de l'anglais est presque nulle, il est rare qu'un immigrant qui ne connaît pas le français ne saute pas sur l'occasion d'apprendre la langue de la terre d'accueil aux frais de l'État. «Les gens sont impatients de commencer leur cours», a constaté Dominique Lachance, du Centre multiethnique de Québec. Il semble bien que c'est à Montréal, et peut-être aussi dans la région de Gatineau, qu'une proportion importante des immigrants, qui jugent qu'ils peuvent très bien se passer du français, boude les classes de francisation.
Le MICC n'a aucune donnée sûre à ce sujet. Il ne connaît pas le profil des immigrants qui assistent aux cours ni celui des nouveaux arrivants qui s'en passent. «Pour avoir des données du ministère, c'est la croix et la bannière. On est jaloux [de l'information], on est craintifs, on a peur», a fait observer le démographe Michel Paillé, qui fut longtemps au Conseil de la langue française puis à l'Office québécois de la langue française.
Selon Anaite Aleksanian, du Centre pour les immigrants de Bordeaux-Cartierville, s'ils ne parlent qu'anglais, les immigrants ne peuvent pas trouver des emplois à compétence élevée. «Ce n'est pas vrai que les immigrants ne parlent pas français, a-t-elle dit. Mais il faut être bilingue, il ne faut pas le cacher.»
Le chercheur Jean Renaud a souligné pour sa part que la proportion des immigrants qui travaillent en français au Québec s'est inversée depuis 1968: elle est de 60 %, contre 30 % pour l'anglais et 10 % pour les autres langues. C'est une tendance qui pourrait même se renforcer, croit-il.
Les délais d'attente pour l'obtention d'une place à ces cours peuvent aussi contribuer au fait qu'un certain nombre d'immigrants ne les suivent pas. «Il n'y a pas de listes d'attente», a soutenu hier la ministre de l'Immigration et des Communautés culturelles, Yolande James. De fait, il y a déjà eu une liste d'attente qui dépassait les 5000 personnes en 2004-05, quand la ministre de l'époque, Michelle Courchesne, a effectué une coupe de huit millions, en regard d'un budget annuel de 45 millions, dans le budget de la francisation des immigrants. Le nombre de classes ouvertes simultanément fut réduit de 195 à 175, a rappelé Luc Perron. Mais le gouvernement Charest fut forcé de réinjecter des fonds avant même la fin de l'exercice afin de remédier à la situation qu'il avait créée.
Après un délai d'admissibilité d'au plus 20 jours, le délai d'attente est d'au plus 65 jours dans 76 % des cas, peut-on lire dans le rapport de gestion du MICC. Cela fait tout près de trois mois. En sus des 20 jours, le délai d'attente moyen est de 45 jours, ajoute-t-on.
Aujourd'hui, la liste d'attente, que la ministre qualifie d'inexistante, serait de 1000 personnes pour les cours à temps plein, selon le MICC. Ce serait un nombre normal compte tenu que les cours durent 11 semaines et qu'il faut attendre la fin de leur cycle pour pouvoir en profiter. Les immigrants peuvent compter sur un total de 205 classes, un nombre qui sera prochainement porté à 220, a indiqué le porte-parole du MICC. On ne dessert pas plus d'immigrants que par les années passées: toujours ces quelque 10 000 étudiants à temps plein et les 10 000 à temps partiel. Claude Fradette a expliqué qu'on a ouvert davantage de classes réduites -- 13 étudiants au lieu de 19 -- afin d'accommoder un plus grand nombre d'immigrants moins instruits, souvent analphabètes. Le budget voué à la francisation augmente de 4,5 millions cette année, pour atteindre 51 millions.
C'est en «parquant» les immigrants dans les classes à temps partiel qu'on arrive à réduire la liste d'attente pour les cours à temps plein. «Ils ne tiennent plus de liste d'attente. Ils disent aux gens de rappeler», a fait remarquer Stephan Reichold, de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes.
Vos réactions
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