Harper défend son attaché de presse

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Hélène Buzzetti
Édition du jeudi 31 janvier 2008

Mots clés : Harper, Dimitri Soudas, Justice, Gouvernement, Canada (Pays)

Dimitri Soudas est accusé d'avoir tenté d'influencer le ministère des Travaux publics

Ottawa -- Ce n'est pas parce qu'il y a deux Grecs qu'il y a complot. C'est ainsi que le premier ministre Stephen Harper s'est porté hier à la défense de son conseiller politique et attaché de presse Dimitri Soudas, accusé d'avoir tenté d'influencer le ministère des Travaux publics pour venir en aide à un bailleur de fonds conservateur de Montréal.

En août 2006, Dimitri Soudas a convoqué une rencontre avec le personnel politique du ministre des Travaux publics afin de discuter du cas du Groupe Rosdev, une société immobilière dirigée par Michael Rosenberg. Rosdev, qui gère deux immeubles gouvernementaux fédéraux à Ottawa, risque de perdre le contrat et de verser des sommes de plusieurs millions de dollars en dédommagement pour avoir mal entretenu les locaux. Le ministère des Travaux publics poursuit Rosdev devant les tribunaux et M. Soudas voulait savoir s'il aurait été possible que le ministère privilégie la médiation.

La rencontre a eu lieu dans le très sélect édifice Langevin de la rue Wellington, à Ottawa, où se trouvent les bureaux du premier ministre et de son équipe. M. Rosenberg est très connu dans la communauté hassidique montréalaise et, selon Radio-Canada et le Globe and Mail, qui ont révélé ces informations, M. Soudas a fait valoir lors de la rencontre qu'il s'agissait d'un allié pour les conservateurs et qu'il fallait le ménager. Cette rencontre a eu lieu quelques mois après que Leo Housakos, un bailleur de fonds pour le Parti conservateur et ami de M. Soudas, eut effectué sans succès les mêmes démarches auprès du chef de cabinet d'alors du ministre Michael Fortier, Frédéric Loiselle. MM. Housakos et Soudas sont tous deux d'origine grecque.

Le NPD a demandé par lettre au commissaire à l'éthique de faire enquête sur cette affaire. «Une des questions que nous nous posons, c'est si M. Soudas, titulaire d'une charge publique, a fait valoir les intérêts privés d'un ami ou d'une autre personne», peut-on lire dans cette lettre.

Les trois partis d'opposition se sont emparés de ces révélations hier à la Chambre des communes. Le premier ministre Stephen Harper s'est porté à la défense de son conseiller et porte-parole, mais en des termes qui ont fait sursauter les députés.

«Le fait qu'il y ait deux hommes montréalais d'origine grecque ne signifie pas qu'il y a un complot», a-t-il lancé alors que le Bloc québécois demandait au premier ministre s'il avait déjà rencontré Leo Housakos à sa résidence officielle du 24, promenade Sussex.

Pour Gilles Duceppe, cette réponse constitue du «racisme à rebours» et une façon bien commode de clouer le bec de ceux qui posent trop de questions. Elle lui a surtout rappelé les réponses de l'ancien premier ministre Jean Chrétien pendant le scandale des commandites. «Ce qui m'a frappé aujourd'hui, c'est que M. Harper avait les mêmes arguments que M. Chrétien. On nous disait à l'époque: "Si vous questionnez [Alfonso] Gagliano, c'est parce qu'il ne s'appelle pas Tremblay." Même défense, mot à mot. "C'est parce que ce sont deux Grecs que vous posez des questions." C'est assez de bas étage.»

Pas d'ingérence

Tout comme ses autres ministres ainsi que Dimitri Soudas lui-même, M. Harper reconnaît que la rencontre reprochée a bel et bien eu lieu mais rejette les accusations d'ingérence pour une raison fort simple: les démarches n'ont eu aucun effet. «C'est une histoire qui remonte à il y a un an et demi, et cette entreprise n'a reçu ni avantage ni traitement spécial de la part de ce gouvernement», a dit M. Harper. Le ministère des Travaux publics n'a pas suspendu ses poursuites judiciaires contre Rosdev. Pas d'effet, donc pas d'ingérence.

«Il ne peut pas y avoir eu de pression, il n'y a pas eu de changement», s'est défendu le sénateur et ministre non élu des Travaux publics, Michael Fortier. M. Fortier a indiqué que son personnel politique, convoqué à cette rencontre, ne s'était pas senti contraint d'accepter cette requête. «Ce sont des gens adultes et vaccinés. Ils ont pris l'appel. Ils parlent à des gens tout le temps. Moi, je leur fais confiance.» Une défense totalement farfelue aux yeux de M. Duceppe. Selon cette logique, dit-il, «un cambriolage manqué, ça permettrait de dire: "Il n'y a pas eu d'acte criminel"».

Selon nos informations, M. Soudas s'est explicitement fait demander lors de la rencontre au Langevin s'il était dépêché par le premier ministre, ce qu'il a nié. L'équipe de M. Fortier a donc conclu qu'il s'agissait d'une initiative personnelle de Dimitri Soudas et qu'elle ne méritait pas de suivi.

Travaux publics tente par la voie des tribunaux d'exercer une option de rachat sur un des deux édifices concernés, l'Esplanade Laurier, au montant de 18 millions de dollars. Il s'agit d'une somme bien en deçà de la valeur marchande de l'édifice, d'où le refus de Rosdev.

Toujours en poste

Bien que le chef du NPD, Jack Layton, ait suggéré que Dimitri Soudas se retire le temps de tirer toute cette affaire au clair, celui-ci semble jouir de la confiance totale du premier ministre. Il s'est présenté devant les médias hier matin pour expliquer sa version des faits.

«Le bureau du premier ministre a fait une demande sur cette question spécifique ça fait plus d'un an et, à la fin de l'exercice, il n'y a aucune faveur qui a été accordée à qui que ce soit», a-t-il déclaré. Il a affirmé qu'il s'agissait d'une façon d'obtenir des faits et non d'influer sur le cours des événements. «Pour avoir une certaine ingérence politique, il faut changer le cours des choses», croit-il.

Presque aucun député ou sénateur n'a voulu commenter l'affaire, prétextant ne pas être au fait des événements. Le sénateur montréalais Pierre Claude Nolin a fait exception. Selon lui, l'intervention d'un conseiller du premier ministre auprès du personnel politique d'un ministre «est assez inusitée». Il a laissé entendre qu'il poserait des questions à ce sujet parce qu'il est «assez curieux».

Leo Housakos a expliqué au Globe and Mail que lorsqu'il avait sollicité le chef de cabinet du ministre Fortier au nom de Rosdev, au printemps 2006, les préoccupations partisanes pesaient dans la balance. «J'ai dit à Fred: "Si nous pouvons aider quelqu'un qui est influent, qui est important dans la circonscription d'Outremont, pourquoi ne pas l'aider à obtenir une audience?"»

Leo Housakos, le bailleur de fonds, s'était présenté pour l'Alliance canadienne en 2000 contre Michael Fortier, alors pour le Parti progressiste-conservateur, dans la circonscription de Laval-Ouest. Il avait terminé troisième, devant M. Fortier. M. Housakos a été nommé au conseil d'administration de Via Rail le mois dernier par le gouvernement conservateur.

Selon les informations recueillies par le Globe and Mail et Radio-Canada, M. Housakos a aussi présenté Dimitri Soudas à des représentants d'un fabricant d'équipement militaire l'année dernière.

Une équipe de communication échaudée

C'est la deuxième fois en autant de semaines que l'équipe des communications du premier ministre Harper se retrouve à l'avant-scène de l'actualité politique fédérale. La semaine dernière, c'est la directrice des communications, Sandra Buckler, qui a été prise en flagrant délit de mensonge.

Alors que le débat sur les prisonniers faits en Afghanistan faisait rage, Mme Buckler a indiqué à certains journalistes que les militaires basés à Kandahar n'avaient jamais informé le gouvernement canadien de l'arrêt des transferts de détenus aux autorités locales. Elle a dû se rétracter. Cette tentative de faire porter le chapeau par les militaires a suscité la colère de ces derniers.


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