Chalk River était dangereux
Mots clés : Linda Keen, Tony Clement, Chalk River, Gouvernement, Canada (Pays)
Lors de la crise des isotopes, le risque d'un accident était de 1 sur 1000, dit l'ex-patronne de la sûreté nucléaire

Photo: Agence Reuters
«Certains ont laissé entendre que les risques d'avoir un accident nucléaire étaient faibles, que le réacteur était "suffisamment" sécuritaire. Avec tout le respect que je vous dois, "suffisamment sécuritaire", ce n'est pas assez!», a déclaré Mme Keen aux députés. Pour bien montrer que la CCSN ne s'était pas adonnée à un simple «exercice de style» en appliquant son règlement, elle a largué un chiffre à donner froid dans le dos.
«Il existe des normes internationales établissant ce qui constitue un risque acceptable, a-t-elle déclaré. Dans le cas d'une défaillance d'alimentation, le risque considéré comme étant acceptable sur la scène internationale est d'un sur un million. Les risques qu'un tel événement se produise à Chalk River, sans que les deux pompes soient connectées à un système d'alimentation d'urgence [comme c'était le cas en novembre], étaient d'un sur mille. C'est-à-dire mille fois plus élevés que la norme internationale.» Le réacteur de Chalk River a plus de 50 ans.
Keen d'accord avec la loi spéciale
La présidente déchue a reconnu au gouvernement le droit de relativiser le risque d'un accident nucléaire eu égard à celui d'une crise dans le monde médical, mais il ne lui revenait pas à elle, a-t-elle plusieurs fois répété, d'effectuer cet arbitrage. Elle ne comprend donc pas pourquoi elle a été congédiée. «Le Parlement est l'autorité suprême, a-t-elle déclaré. Ni moi ni aucun Canadien ne contesteraient jamais le droit du Parlement d'agir comme il l'a fait», en votant le redémarrage du réacteur de Chalk River. «Le Parlement était saisi de deux intérêts divergents: la sûreté nucléaire d'une part et le besoin en isotopes médicaux d'autre part. Ce n'était pas une décision facile, et elle a été prise comme il se doit par les représentants élus des Canadiens.»
Comme c'était à prévoir, les députés de l'opposition siégeant au Comité permanent des ressources naturelles étaient tout miel envers Mme Keen, insistant au début de leurs interventions pour s'excuser et dire qu'ils n'étaient pas d'accord avec son congédiement. «Le premier ministre Stephen Harper et le ministre [des Ressources naturelles] Gary Lunn ne parlent pas en mon nom», a indiqué le député libéral Omar Alghabra. Les députés conservateurs se sont montrés beaucoup moins sympathiques, ce qui a donné lieu à quelques prises de bec.
Le ministre Clement sur la sellette
Pour sa part, le ministre de la Santé, Tony Clement, s'est retrouvé sur la sellette pour le temps, jugé anormalement long par l'opposition, qu'il a mis avant de contacter les producteurs internationaux d'isotopes. Comme l'a rapporté Le Devoir dans son édition de lundi, le gouvernement canadien a tenu un appel-conférence avec les exploitants des trois réacteurs européens le 10 décembre, soit la veille du dépôt d'un projet de loi obligeant la remise en fonction du réacteur canadien.
Comparaissant lui aussi devant le Comité parlementaire, le ministre Clement a été obligé hier de confirmer cet échéancier, quoiqu'en ajoutant des détails. Il affirme que son ministère n'a été saisi du dossier que le 5 décembre. (L'exploitant du réacteur, Énergie atomique du Canada limitée -- EACL --, avait averti le gouvernement dès le 22 novembre que le réacteur resterait fermé plus longtemps que prévu.)
- Le 6 décembre, Santé Canada contacte «l'Afrique du Sud» et apprend que le réacteur est arrêté.
- Le 7, les ministères se parlent et demandent aux Affaires étrangères d'envoyer un mémo dans les ambassades canadiennes.
- Samedi, le 8, M. Clement appelle à Paris le président d'Arreva, un géant du nucléaire. (Arreva n'exploite pas le réacteur français Osiris, il n'en a que conçu la technologie. Cette tâche revient au Commissariat à l'énergie atomique.)
- Le 10, l'appel-conférence a finalement lieu.
«Je rejette catégoriquement les accusations selon lesquelles, d'une certaine façon, nous aurions évité de contacter les fournisseurs étrangers, a lancé le ministre. Nous avons contacté les fournisseurs étrangers. Un ministre n'appelle pas un président d'une compagnie rivale à Paris un samedi matin si on tente de décourager un approvisionnement alternatif.»
Faire mieux à l'avenir
Le ministre prétend que le redémarrage de Chalk River est apparu comme la seule solution possible parce que les autres fournisseurs étrangers n'auraient pu fournir que 15 % de la production canadienne. «Les autres réacteurs auraient pu nous apporter une aide modeste, mais pour s'assurer que tous les Canadiens obtenaient le bon diagnostic médical et le bon traitement, il n'y avait aucune autre option que de redémarrer Chalk River», a-t-il dit.
Ce taux de 15 % n'inclut toutefois pas l'augmentation de la production qu'auraient pu fournir les quatre autres réacteurs dans le monde. Il représente la marge de manoeuvre qu'aurait pu dégager le réseau de distribution européen en se serrant la ceinture. «En limitant les livraisons, nous aurions pu remplacer de 10 à 20 % de la production habituelle de MDS Nordion [le fournisseur canadien]», explique au Devoir le grand responsable du réacteur français Osiris, Alain Alberman. Il reconnaît malgré tout qu'aucun réacteur européen n'aurait pu remplacer totalement le réacteur canadien, de loin le plus important du monde.
Le ministre a par ailleurs reconnu que les choses auraient pu aller plus rondement. «Ce n'est pas parfait, je suis d'accord.» Il a annoncé que ses fonctionnaires mettront sur pied un plan d'approvisionnement alternatif dans l'éventualité d'un autre arrêt imprévu. Un protocole sera aussi élaboré pour accélérer la communication entre les divers ministères et EACL.
Les députés de l'opposition persistent à croire que le Canada n'a pas appelé à l'aide pour préserver ses parts du lucratif marché des isotopes médicaux. Selon la députée bloquiste Claude de Bellefeuille, la pénurie d'isotopes était «prévisible». «Quand on a un vieux char, on s'assure que, si on tombe en panne, on a notre carte de CAA. Le ministre a failli à sa tâche. Il n'a pas fait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter cette pénurie.» Un avis que partage la néo-démocrate Catherine Bells.
La chef du Parti vert, Elizabeth May, n'en veut pas au ministre Clement, qui a fait ce qu'il a pu selon elle. Elle reproche plutôt à EACL d'avoir tardé à révéler ses problèmes à Chalk River dans le but malicieux de faire à ce point pression sur les politiciens que ceux-ci n'aient d'autre solution que de redémarrer leur réacteur vétuste. «EACL est une agence voyou», a lancé Mme May.
Par ailleurs, notons que la vérificatrice générale du Canada, Sheila Fraser, a aussi comparu devant le Comité parlementaire. Elle a indiqué que, contrairement à ce qui avait été rapporté, son rapport de vérification d'EACL ne pouvait laisser présager la crise survenue avant Noël à Chalk River. Elle a toutefois confirmé que, selon elle, le congédiement de Linda Keen à la tête d'une agence supposément indépendante avait eu un écho dans toute la fonction publique. «Il y a une certaine inquiétude, oui.»
Vos réactions
Et si elle n'avait fait que son travail. - par Robert Côté
Le mercredi 30 janvier 2008 14:00
Gestion de risques - par François Beaulé
Le mercredi 30 janvier 2008 13:00
Quand le nucléaire devient spectaculaire. - par Gerry Pagé
Le mercredi 30 janvier 2008 10:00
Donc il n'y avait pas de plan B - par Jean-Pierre Aubry
Le mercredi 30 janvier 2008 09:00
Énergie sale... salutaire! - par Claude L'Heureux (claude.lh@sympatico.ca)
Le mercredi 30 janvier 2008 09:00
démocratiquement indignée - par mireille fournier (fournier.mireille@gmail.com)
Le mercredi 30 janvier 2008 09:00
La seule réponse vraiment intéressante... - par Jean-G. Lengellé
Le mercredi 30 janvier 2008 08:00
"Make yourself atome !" - par Jean-François Couture
Le mercredi 30 janvier 2008 08:00
Le congédiement de madame Keen - par Paul Lafrance
Le mercredi 30 janvier 2008 08:00

