France - Génial fraudeur

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Christian Rioux
Édition du mardi 29 janvier 2008

Mots clés : Société Générale, fraude, Jérôme Kerviel, Justice, Économie, France (pays)

Jérôme Kerviel serait à l'origine d'une des fraudes les plus colossales de l'histoire bancaire

Le courtier Jérôme Kerviel sur une photo provenant de la Société Générale.

Photo: Agence France-Presse

Paris -- Ce serait donc la version française du célèbre Bûcher des vanités, le roman à succès de Tom Wolfe qui décrit l'ascension et la chute d'un courtier de Wall Street. Sauf que le lieu de la fraude se situe au sommet d'un gratte-ciel du quartier de la Défense à Paris, au coeur de l'une des principales banques françaises, la Société Générale. Le milieu de la finance française n'est pas près de se remettre du choc provoqué par la mise en examen hier du courtier Jérôme Kerviel accusé de tentative d'escroquerie, d'abus de confiance, de faux et usage de faux et d'introduction dans un système de traitement automatisé de données.

Selon les interrogatoires menés depuis 48 heures, le courtier de 31 ans aurait, par des manipulations frauduleuses, engagé la somme vertigineuse de près de 50 milliards d'euros (75 milliards de dollars) dans des opérations spéculatives sur les indices boursiers. Des opérations couvertes par des contreparties fictives que l'accusé aurait fabriquées lui-même sur les sites informatiques de la société. Cinquante milliards d'euros, c'est plus que les fonds propres de la banque qui a ainsi frôlé plusieurs fois la faillite.

Depuis quelques jours, l'ombre de Nick Leeson, le golden boy fou qui avait provoqué des pertes de 827 millions de livres sterling et la faillite de la banque britannique Barings en 1995, plane sur la Société Générale. Comme ce dernier, Jérôme Kerviel affirme avoir agi seul et ne pas avoir cherché à s'enrichir personnellement. Il aurait simplement voulu apparaître comme un courtier «d'exception», a déclaré hier le procureur Jean-Claude Marin. À défaut de susciter l'admiration de ses pairs, Jérôme Kerviel est d'ores et déjà assuré d'entrer dans l'histoire. À moins qu'on ne lui découvre des complices, ce serait la première fois qu'un seul homme serait ainsi à l'origine de pertes abyssales de 4,9 milliards d'euros (7,27 milliards de dollars). L'affaire n'a pas fini d'ébranler les milieux de la finance tant elle pose de questions sur les mécanismes qui ont permis une fraude aussi colossale.

Les témoignages décrivent tous Jérôme Kerviel comme un jeune homme réservé et plutôt effacé. Rien à voir avec Sherman McCoy, le héros de Tom Wolfe au train de vie princier. Après un banal Master en finances à l'Université de Lyon II et un stage à la BNP Paribas, il entre en 1995 à la Société Générale. Kerviel a vite gravi les échelons. Trop vite, disent des courtiers de la City. Employé de la division banque d'investissement et de financement (SG CIB), il a passé cinq ans dans le «back office» qui contrôle le travail des courtiers. C'est là qu'il aurait appris les procédures complexes nécessaires à une telle fraude. En 2005, il devient enfin courtier. Il ne vend pas des titres, plutôt des produits dérivés, en fait des options et des contrats à terme sur des indices boursiers qu'il achète par exemple à la Bourse de Paris pour les revendre à la Bourse de Londres. La section qu'il intègre est néanmoins le joyau de la Société Générale. Elle a notamment valu à celle-ci un prix du magazine The Banker pendant cinq années consécutives.

Selon les dires de la banque, le 18 janvier dernier, un courriel de confirmation alerte les contrôles. Kerviel dépasse les limites autorisées et on lui demande de s'expliquer. Un complément d'enquête révélera l'ampleur de la fraude en cours. Depuis deux ans, il passait des ordres d'achat et les dissimulait par des garanties fictives. Selon la banque, quand le courtier a été découvert, il avait déjà accumulé pour près de 50 milliards d'euros ordres d'achat, une somme qui dépasse le PNB de plusieurs pays pauvres.

Pendant les deux jours d'interrogatoires qui ont mené à son inculpation, Kerviel a expliqué avoir agi dans l'unique dessein de faire réaliser des profits à la Société Générale. Selon les dires de la banque, rien ne laisse penser qu'il aurait planifié de détourner les fonds à son avantage personnel. Seule récompense pour ses bons services, une prime de 300 000 euros (445 000 dollars) que Kerviel a reçue en 2007. Mais, à côté des primes de la City, ces sommes passent pour des bagatelles.

Un écran de fumée?

Même s'il reconnaît avoir enfreint les règles, le courtier semble déterminé à vendre chèrement sa peau. Depuis dimanche, la défense est passée à l'offensive. Ses avocats, Elisabeth Meyer et Christian Charrière-Bournazel, accusent la Société Générale de vouloir élever «un écran de fumée» afin de couvrir ses propres pertes dans la débâcle boursière européenne qui a suivi la crise américaine des subprimes. Selon eux, en 2007, Kerviel aurait plutôt rapporté à la Société Générale des bénéfices de près de 1,5 milliard d'euros (2,23 millions de dollars). Les pertes de 4,9 milliards d'euros annoncées par la banque ne seraient dues, disent-ils, qu'à la vente précipitée de positions qui auraient pu se redresser avec le temps.

Selon le président de la société, Daniel Bouton, la découverte de la fraude est survenue quelques heures après que la crise des Bourses américaines s'est répercutée en Europe. C'est donc au pire moment que la banque aurait été contrainte de liquider par tranches de 10 % pour 48 milliards d'euros d'actions entre le 21 et le 23 janvier. Ce qui expliquerait les milliards de perte. Selon la banque, la position frauduleuse devait être «débouclée dans les plus brefs délais, en raison des risques liés à sa taille». Mais ce n'est pas l'opinion des avocats de Kerviel qui soutiennent que la banque a liquidé dans des conditions «volontairement précipitées» et «tout à fait anormales» des positions qui «auraient pu se redresser avec le temps». Cette opinion est partagée par certains spécialistes qui hésitent à laver la banque de tout soupçon. «La Société Générale a pu charger la barque sur le thème de la fraude pour faire passer plusieurs mauvaises opérations de marché», a déclaré l'économiste Élie Cohen au quotidien Le Monde.

Des questions en suspens

Les déclarations de Kerviel pourraient être embarrassantes pour la banque à plus d'un titre. Selon le procureur Jean-Claude Marin, le courtier a déclaré aux juges qu'il n'était pas le seul à dépasser ainsi la limite de transactions permise. Les spécialistes ne s'expliquent pas non plus comment Kerviel a pu déjouer tous les contrôles, réaliser des opérations d'une telle importance et se procurer les codes informatiques lui permettant de monter une véritable société secrète au sein même de la Société Générale, sans que ses collègues s'en aperçoivent. La banque, dont le titre a chuté depuis ces révélations, assure de son côté que des mesures exceptionnelles ont été prises «afin de rendre inopérantes les techniques de contournement mises en place» par Kerviel.

Les milieux politiques français, déjà peu sympathiques au monde de la finance, n'ont pas raté l'occasion de dénoncer la surenchère spéculative. Dimanche, le conseiller de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino, a dénoncé un système bancaire «devenu fou». «Le capitalisme financier marche sur la tête [...] Il faut nous interroger, au-delà du cas particulier de la Société Générale, sur ce que ça exprime de difficultés à contrôler ce système dans lequel plus personne ne sait où sont les risques, quelle est la valeur exacte des actifs». Guaino faisait écho aux propos de Nicolas Sarkozy tenus la veille en Inde.

Jérôme Kerviel est passible de sept ans de prison, mais il a peut-être tout de même quelques raisons d'espérer. Après trois ans et demi de prison, son collègue Nick Leeson a refait sa vie en Irlande, s'est remarié, a vaincu le cancer, dirige un club de football, écrit des livres et donne des conférences dans le monde entier. Leeson a d'ailleurs pris la défense de son confrère en déclarant qu'il était «la victime d'un système centré sur la création de revenus au détriment des contrôles».

Correspondant du Devoir à Paris


Vos réactions


C'est bien fait pour la Société Générale - par Christian Tallon (christiantallon@hotmail.com)
Le mercredi 30 janvier 2008 15:00

Mollo, mollo, on n'est pas des couillons quand même!!! - par Max Roujeon (maxroujeon@videotron.ca)
Le mardi 29 janvier 2008 14:00

Il est génial...À lire. - par Yvon Montoya (yvonmontoya@sympatico.ca)
Le mardi 29 janvier 2008 13:00

La France en est bien capable... - par Charles-O Roy
Le mardi 29 janvier 2008 11:00

Incroyable ? Pourtant il existe une fraude de 7 Trillions ! - par Michel Lauzon
Le mardi 29 janvier 2008 09:00

Banque française Société Générale: La faute à qui? ou à quoi? - par M. 77 (provence132000@yahoo.fr)
Le mardi 29 janvier 2008 09:00

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