La bourse ou la peur?

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François Desjardins
Édition du samedi 26 et du dimanche 27 janvier 2008

Mots clés : actions, marchés boursiers, Investissement, Économie, États-Unis (pays), Québec (province)

«Les gens qui achètent des actions et font leur propre petite affaire, c'est une erreur. C'est votre argent, alors forcément, vous ne pouvez qu'être émotif.»

En 2001, Patrice a investi de l'argent. Quelques dizaines de milliers de dollars qui, soudainement, étaient pour lui un excédent. Sur les conseils de son père, qui baigne dans la finance, le jeune professeur universitaire, célibataire et sans enfant, prend donc le clavier et place des sommes ici et là: en Bourse, mais aussi dans des fonds communs. «J'étais bien placé pour investir», dit-il. Puis, en septembre, deux avions sur Manhattan. Les marchés, déjà en repli, s'enfoncent davantage. Patrice voit son portefeuille atrophié et est déchiré par le stress et la frustration. «Mon père a toujours dit: "Si ça affecte ta qualité de vie, fais-le pas." Je l'ai fait quand même.»

ur un article sur la peur et l'investissement, Patrice (un nom fictif) est un cas parfait. L'expérience a été pour lui si douloureuse qu'il s'est éloigné de la Bourse comme un enfant brûlé par un «rond de poêle». Évidemment, il place de l'argent dans son REER, dans des fonds communs très sûrs. C'est autant pour l'avantage fiscal que pour le faire fructifier, dit-il. La différence est celle-ci: s'il a un excédent dans son compte, il l'achemine vers des placements dont le capital est protégé. L'équivalent d'un char d'assaut: lent mais sûr.

D'une certaine manière, l'histoire se répète, Patrice n'est sûrement pas seul dans cette situation. Depuis une semaine, c'est l'hécatombe. Comme en juillet 2007. Comme en mai 2006. Comme en 2001. Encore une fois, les manchettes rivalisent d'alarmisme. Des expressions consacrées reviennent: «Lundi noir», «Journée noire», «Panique sur les Bourses». En arrière-plan, quelque chose comme «Craintes de récession aux États-Unis».

Bombardé de conseils en cette saison des REER, qui prend fin dans un mois, l'honnête travailleur hésite. La Bourse de Toronto a perdu 15 % depuis juillet dernier. Il met de l'argent de côté religieusement et profite du mois de février pour maximiser ses cotisations, mais cette année il a un doute. Faut-il se retenir? A-t-il joué trop risqué? Aura-t-il peur d'ouvrir son prochain relevé? Peut-il éviter la Bourse? Les interrogations sont tout à fait légitimes. Peut-on lui reprocher d'avoir au moins quelques inquiétudes?

«On a peur de ce qu'on ne connaît pas», dit François Morency, président d'Aviso Les Conseillers financiers et chargé de cours à HEC Montréal. Une partie de la peur qu'éprouvent les investisseurs vient du fait qu'ils investissent leur argent dans des produits sur lesquels ils en savent peu. Et lorsqu'ils décident de s'avancer vers les marchés boursiers, c'est parce que la «douleur» de ne faire que 3 % avec des certificats de placement garanti les y a poussés. «Ils se disent: je devrais peut-être courir la chance de faire plus!»

La peur du risque et le niveau de tolérance -- ce qu'un conseiller financier doit évaluer le plus justement possible avec son client -- font partie du processus décisionnel. Depuis plusieurs années déjà, des psychologues collaborent avec des spécialistes de la finance pour déterminer les mécanismes qui opèrent lorsqu'une personne reçoit une proposition. L'émotion joue pour beaucoup.

Le yo-yo du cerveau

En 2005, deux chercheurs à Stanford, un en psychologie et l'autre en finance, ont identifié les parties du cerveau qui s'activent lors des décisions financières. Lorsqu'une personne prend une décision risquée, ont écrit Camelia Kuhnen et Brian Knutson dans la revue Neuron, la région sollicitée est le nucleus accumbens, qui joue un rôle dans des situations de récompense et de plaisir. Pour des décisions sans risque, la région sollicitée serait plutôt l'insula antérieure, associée notamment à la douleur et au dégoût.

Une des références en la matière est Daniel Kahneman, un psychologue de l'université Princeton dont les travaux lui ont valu le prix Nobel de l'économie en 2002. «Les décisions d'investissement ont des conséquences à la fois émotives et financières», a-t-il écrit en 1998 dans le Journal of Portfolio Management. «Il y a le potentiel d'inquiétude et de fierté, d'exaltation et de regret, et parfois de culpabilité, lorsqu'une personne a misé et perdu de l'argent qui devait servir à quelque chose.» Personne n'aime perdre, a-t-il ajouté, mais «le regret fait en sorte que la douleur est encore plus forte».

En 2003, peu après l'effondrement des Bourses, Daniel Kahneman a donné une entrevue à un magazine américain dans laquelle il revient sur tous ces gens qui ont perdu des milliers de dollars. «Beaucoup de gens admettent qu'ils ont fait une erreur, a-t-il dit. Mais cela ne veut pas dire qu'ils ont changé d'idée au sujet de quoi que ce soit. Cela ne veut pas dire qu'ils sont aujourd'hui capables d'éviter cette erreur.» L'effet sur l'investisseur, selon lui, s'apparenterait à celui d'une personne «qui a mis la main sur le rond du poêle par mégarde».

Dans ses travaux au fil des ans, Daniel Kahneman s'est évertué à tester des situations particulières pour cerner avec le plus de précision possible les facteurs qui guident les décisions en matière de finance personnelle, compte tenu du risque. Un exemple. On vous propose un pari: vous avez 50 % de chances de remporter 150 $; le problème, c'est qu'il y a aussi 50 % de risques de perdre 100 $. Que faites-vous?

Des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology, de Caltech et de Carnegie Mellon University ont découvert plus tard que les personnes les moins émotives étaient plus susceptibles d'accepter le pari. Ils en sont venus à cette conclusion après avoir effectué l'expérience avec un groupe de personnes ayant subi des dommages au cerveau. Dans plus de 80 % des cas, elles acceptaient le pari, un chiffre beaucoup plus élevé que le groupe n'ayant pas subi de dommages au cerveau...

Un milieu pour les durs

Investir dans ses REER lorsqu'il faut choisir entre un fonds d'actions canadiennes, un fonds dividende et un fonds équilibré, c'est une chose. D'ailleurs, certains opteront carrément pour des fonds distincts, dont le capital est protégé mais pour lesquels les frais de gestion sont beaucoup plus élevés. Ou ils choisiront un dépôt à terme. Ou des obligations. Ils signent le chèque et passent à autre chose, «heureux d'être en contrôle», comme dit Patrice. Mais imaginez un instant ce que cela serait si vous en faisiez votre vie, si chaque jour amenait son lot de décisions à prendre pour des clients exigeants, qui n'hésiteront pas à vous reprocher telle ou telle transaction.

«C'est un "business" qui est dur», dit John Kinsey, gestionnaire de portefeuille chez Caldwell Securities, à Toronto. Il travaille dans l'industrie depuis 40 ans. Le calme avec lequel il répond au téléphone, par un simple «Kiiinsey... », est déconcertant. Bay Street est un tordeur et ses clients sont des gens avertis. Il n'est jamais garanti, cependant, que l'un d'eux n'aura pas un haut-le-coeur si le TSX abandonne 500 points dans les premières secondes, comme le 21 janvier. «Je trouve que, s'il faut tenir la main des gens, ça ne vaut pas la peine. Il faut évacuer les sentiments, c'est une des clés.»

Chez les gens ordinaires, un «pourcentage très élevé» d'entre eux prennent des décisions d'investissement sur des bases émotives, dit John Kinsey. «Les gens qui achètent des actions et font leur propre petite affaire, c'est une erreur. C'est votre argent, alors forcément vous ne pouvez qu'être émotif.»

Il y a pire. Il y a des cas où l'émotion est si forte qu'elle empêche même d'ouvrir ses relevés bancaires. Dans une étude publiée en 2003, le sociologue Brendan Burchell, de l'université Cambridge, affirme carrément l'existence d'une «phobie financière».

Celle-ci, qui frappe selon M. Burchell environ 20 % de la population, entraîne un certain nombre de symptômes, dont de l'anxiété, un rythme cardiaque accéléré et, dans des cas plus rares, des étourdissements. La phobie financière ne fait pas de discrimination, a-t-il écrit. Elle a toutefois tendance à être moins forte chez les personnes pus âgées. Et la cause? «La plus probable semble être l'échec d'un geste que la personne croyait prudent, dans la mesure où la planification financière a été réduite à néant par des facteurs externes.» Le problème entraîne plein de conséquences, non seulement pour l'industrie des services financiers, selon lui, mais pour la société en général, celle-ci étant en profonde mutation.

Le rôle des médias

Chose certaine, dit John Kinsey, les médias n'aident la cause de personne. Le mélodrame qui tapisse les pages au quotidien et qui meuble le temps d'antenne a de quoi influencer le comportement de monsieur et madame Tout-le-monde, même si la situation ne le justifie pas. «Les médias adorent utiliser des manchettes catastrophistes et lancer des mots comme "plongent"», dit-il en s'excusant d'avance auprès de son interlocuteur. «L'investisseur moyen a tendance à devenir émotif lorsqu'il voit les manchettes, lorsqu'il voit des gens à la télé dire que le marché immobilier plante ou que les ventes de maisons n'ont jamais été aussi mauvaises en 10 ans.»

Plus les gens approfondissent leurs connaissances du marché, de l'économie en général, moins ils sont susceptibles d'avoir peur lorsqu'ils placent leurs épargnes, dit Denis Preston, planificateur financier et chargé de cours à HEC Montréal. «De plus en plus de gens voient les baisses actuelles comme des occasions d'achat, croit-il. Tant mieux si ça se passe présentement, cette baisse, avant la fin de la période de contribution aux REER, ils vont pouvoir acheter à meilleur marché... » Pour avoir un bon rendement, dit-il, il faut accepter que les marchés fluctuent.

L'investisseur, de toute manière, a l'embarras du choix. S'il ne veut rien savoir des fonds d'actions, il peut toujours se réfugier auprès des certificats de placement garanti, des fonds distincts, de dépôts à terme, de produits qui suivent un indice (quitte à être plafonné à un certain rendement), etc. Il a toute la latitude voulue, quitte à ce que ses rendements soient faibles ou que le produit acheté demande des frais de gestion de beaucoup supérieurs à ceux des fonds communs.

Il n'est toutefois pas obligé de choisir entre le noir et le blanc. Il peut y aller par petites bouchées, selon ce qui le met à l'aise. «On peut être plus conservateur au début, pour apprendre à se connaître soi-même», dit Denis Preston. En période de REER, dit-il, la crainte des épargnants ne porte peut-être pas sur le rendement de leur portefeuille. «Je pense que les gens ont plus peur d'une récession que d'une correction boursière.»


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