Le Canada a demandé d'aller à Kandahar

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Alec Castonguay
Édition du samedi 26 et du dimanche 27 janvier 2008

Mots clés : OTAN, sécurité internationale, Forces armées, Gouvernement, Afghanistan (Pays), Canada (Pays)

C'est la Grande-Bretagne qui devait assurer la sécurité de la région, dit John Manley

Le Canada aurait pu ne jamais prendre la direction de la dangereuse province de Kandahar en 2005 lorsque l'OTAN a étendu son influence dans le sud de l'Afghanistan. Ottawa s'est fait offrir la possibilité d'assurer la sécurité d'une région plus stable et correspondant davantage à la tradition canadienne. La Grande-Bretagne devait alors assurer la stabilité des provinces de Kandahar et d'Helmand. Le Canada a toutefois insisté pour obtenir le mandat de pacification de Kandahar et l'OTAN a accepté.

Cette importante révélation dans le débat actuel a été faite par John Manley et Paul Tellier, auteurs du rapport sur l'avenir de la mission canadienne en Afghanistan, lors d'une rencontre éditoriale avec Le Devoir hier.

John Manley et ses quatre collaborateurs ont passé trois mois à enquêter sur la mission afghane dans le but d'écrire leur rapport, commandé par Stephen Harper et dévoilé cette semaine. Ils ont rencontré 300 personnes, tant au Canada qu'à Washington, Bruxelles, Kaboul et Kandahar. Ils ont interrogé les hauts gradés de l'OTAN et les responsables de l'ONU.

«Certains de nos alliés avaient fait des suggestions très concrètes pour qu'on prenne la charge d'une autre province», a affirmé Paul Tellier. Une région moins dangereuse que Kandahar? «C'est ça», a-t-il ajouté. «Mais on a choisi d'aller à Kandahar.» Le nord et l'ouest de l'Afghanistan, beaucoup plus calmes, sont actuellement sous la responsabilité de pays européens.

Prendre la route du Sud afghan, ancien fief des talibans, a été la décision du gouvernement libéral de Paul Martin, qui a transféré les soldats canadiens de Kaboul à Kandahar fin 2005. L'idée originale émanait toutefois de Rick Hillier, chef d'état-major des Forces canadiennes, et de Chris Alexander, ambassadeur canadien à Kaboul, selon les dires de MM. Manley et Tellier. Chris Alexander est maintenant représentant spécial adjoint du secrétaire général de l'ONU en Afghanistan.

Avant la décision canadienne, les Britanniques, qui comptent actuellement 7700 soldats déployés dans la province d'Helmand, voisine de Kandahar, se préparaient à jouer un plus grand rôle. «Les Britanniques auraient pu prendre les deux [provinces], Helmand et Kandahar, et avoir le commandement de la région sud de façon permanente», a dit John Manley.

Pour les auteurs du rapport, le fait que le Canada ait volontairement choisi d'aller à Kandahar revêt une grande importance dans le débat actuel puisqu'il n'est pas si facile de se désengager lorsqu'on a fait un tel choix. «Ça explique l'atitude de l'OTAN quand on leur a demandé pourquoi on n'avait pas plus d'aide à Kandahar, a dit Paul Tellier. On s'est fait répondre: "C'est votre problème, c'est vous qui avez choisi d'y aller." Ça fait une différence. Si l'OTAN avait demandé qu'on y aille et que nous avions été mécontents, on aurait pu faire pression différemment.»

John Manley et Paul Tellier refusent toutefois de jeter le blâme au gouvernement précédent pour cette décision. «En 2005, tout le monde, y compris l'ONU et l'OTAN, pensait que la situation serait plus facile qu'elle l'est devenue. C'est facile de juger en rétrospective, mais la situation dans le sud du pays a évolué de manière beaucoup plus difficile que prévu. On pensait que les talibans étaient battus, mais ils s'étaient seulement retirés [au Pakistan] pour mieux revenir», a dit Paul Tellier.

Un coup de main vital

Malgré le contexte difficile dans le Sud afghan, les auteurs du rapport estiment qu'il est possible d'obtenir des renforts d'un autre pays afin de prêter main forte aux troupes canadiennes surchargées à Kandahar. «Le Canada a une crédibilité quand il parle de l'Afghanistan. Je pense qu'on va nous écouter», a dit M. Manley (voir autre texte en page C 3).

Paul Tellier a d'ailleurs précisé la nature de l'ultimatum que le groupe de travail recommande de lancer à l'OTAN. «On a dit qu'il fallait 1000 soldats supplémentaires de la part d'un allié, sinon on allait céder la sécurité de Kandahar à un autre pays en 2009. Mais si ça se produit, on n'a pas dit qu'il fallait quitter l'Afghanistan. Il y a tout un éventail de possibilités», a-t-il dit. Assurer la sécurité d'une autre province ou prendre part au développement sont des pistes à explorer si les demandes canadiennes de renfort sont rejetées.

Recevoir un coup de main à Kandahar est une condition essentielle à la réussite de la mission, ont-ils affirmé. «Cette mission est importante, il faut rester, mais si on n'obtient pas d'aide, il faut se retirer, a dit John Manley. Des Canadiens sont en danger là-bas. Il faut pouvoir leur dire qu'il y a des chances raisonnables de succès. Même s'il y a beaucoup de raisons nobles de rester, il faut une bonne possibilité de succès pour justifier les risques qu'on fait courir à nos jeunes Canadiens là-bas.»

Une réconciliation possible avec les talibans?

John Manley et Paul Tellier sont toutefois d'avis que la sortie de ce conflit ne se fera pas la mitraillette à la main. «Je pense que tout le monde commence à être d'accord [pour dire] que cette guerre ne se réglera pas avec les armes. À un moment donné, on va avoir besoin d'une réconciliation nationale» entre les talibans et le gouvernement Karzaï, a avancé Paul Tellier. «Mais le gros débat à l'heure actuelle, c'est quand et avec qui.»

C'est que les talibans ne constituent pas une force homogène. Le mouvement est fortement influencé non seulement par al-Qaïda, qui refuse toute discussion, mais aussi par divers seigneurs de la guerre, par des criminels de tout acabit, par de jeunes apprentis terroristes motivés par l'argent de l'opium, facile à gagner... «Il y a différents types de talibans. Certains devraient être jugés pour crimes contre l'humanité, mais d'autres, plus modérés, pourraient être ouverts à la discussion», a dit John Manley.

Au sein même du gouvernement Karzaï, plusieurs courants de pensée s'entredéchirent à propos de l'opportunité d'entamer des pourparlers de paix. «C'est une question délicate», a convenu M. Manley.

Le Canada devrait tout de même prendre position dans ce dossier et faire clairement savoir que si un processus de réconciliation voyait le jour, il l'appuierait. «À l'heure actuelle, le Canada n'est pas contre, mais il n'est pas clairement pour. Nous ne sommes pas très actifs», a dit M. Manley.

M. Manley demande donc à Stephen Harper d'engager le pays sur cette voie diplomatique. «Le Canada a de l'influence en Afghanistan, et nous devrions être du côté de ceux qui sont en faveur d'une réconciliation. Nous pouvons faire savoir au président Hamid Karzaï que s'il veut aller dans cette direction, nous serons là pour l'aider.»

Les auteurs du rapport recommandent d'ailleurs de nommer un émissaire spécial pour coordonner toute la mission en Afghanistan. Cette personne devrait recevoir un mandat clair, à la fois de l'ONU et de l'OTAN, ce qui lui accorderait une importance certaine auprès du gouvernement d'Hamid Karzaï. «On n'a pas l'impression que l'ONU, l'OTAN et les différents pays sont sur la même longueur d'onde, a dit M. Tellier. 39 pays mènent 39 guerres différentes. Quelqu'un sur place avec un mandat fort pourrait mieux coordonner la mission et tenter d'ouvrir un dialogue si c'est possible.»

Avec la collaboration de Claude Lévesque

Le Devoir


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