La tenace angoisse linguistique
Mots clés : loi 101, gouvernement, Langue, Français (langue), Québec (province)
Cette question revient régulièrement hanter Québec
On ne voudrait surtout pas en parler. Mais voilà, la situation linguistique au Québec évolue et pas nécessairement dans le bon sens. Même si le gouvernement Charest tente d'imposer la loi du silence, il n'y échappera pas: la langue, les langues se délieront. Tôt ou tard.Dans les années 80, la question linguistique a embêté Robert Bourassa tout au long de ses deux mandats. À un congrès libéral tout juste avant son élection en 1985, il s'est vu imposer une résolution, présentée par Reed Scowen, qui demandait au gouvernement de revenir à l'affichage bilingue. Évidemment, Bourassa a gagné du temps et n'en a rien fait. Mais on apprenait par la suite que les dispositions de la loi 101 sur l'affichage n'étaient pas appliquées, un grand magasin comme Zellers se permettant d'afficher en anglais seulement sans être inquiété.
Puis, le chef libéral a reçu en pleine figure le jugement de la Cour suprême qui invalidait tout un pan de la loi 101 imposant l'affichage unilingue en français. Le gouvernement a alors fait adopter la loi 178, qui autorisait l'affichage bilingue à l'intérieur seulement, une loi qui exigeait le recours à la clause nonobstant. Ne pouvant souffrir cette «trahison», un groupe de députés anglophones a démissionné avec fracas et le Parti Égalité a vu le jour. Et on sait tous le tort qu'a causé l'adoption de cette clause dérogatoire au Canada anglais quant il a été question d'approuver l'accord du Lac-Meech. Le tout s'est conclu en 1993 par l'adoption de la loi 86, concoctée par Claude Ryan, qui se conformait à l'exigence du bilinguisme avec une prédominance du français.
Le calvaire de Bouchard
C'est en 1993, sous le règne de Jacques Parizeau, que les péquistes ont adopté une résolution pour revenir aux dispositions de la loi 101 sur l'affichage unilingue. Ce fut une épine dans le pied de son successeur, Lucien Bouchard, qui rejeta cette proposition. Son calvaire avec les purs et durs ne faisait que commencer. Une résolution pour obliger les enfants de la loi 101 à fréquenter le cégep francophone allait aussi lui empoisonner l'existence. En 2000, Lucien Bouchard réussissait à mettre le couvercle sur la marmite linguistique en s'engageant à tenir des états généraux sur la langue, présidés par Gérald Larose.
À la même époque, le Conseil de la langue française (CSL) avait suscité la controverse en publiant un indice de la langue d'usage public farci d'erreurs méthodologiques. Décrié par les experts, cet indice surévaluait la force du français dans la région de Montréal. Certains y ont vu une initiative lénifiante du CLF. En 2002, à la suite d'une recommandation de Gérald Larose, le CLF, que d'aucuns jugeaient inféodé au gouvernement, perdait la responsabilité d'assurer le suivi de la situation linguistique, un mandat confié depuis à l'OQLF. C'est justement ce mandat, impliquant la production d'un rapport quinquennal, qui a entraîné l'organisme en eaux troubles et justifié sa présidente, la libérale France Boucher, d'imposer la loi du silence.
Non seulement l'OQLF a-t-il caché l'étude du démographe Marc Termote mais il n'a pas rendu publique son étude sur les attitudes de la population, y compris les allophones, à l'égard du français. Selon une source, cette étude montrerait que la protection de la langue française n'est plus une préoccupation pour la jeune génération de francophones à Montréal.
Les diplomates
Lors du débat sur le projet de loi 104, certains intervenants s'étaient opposés à ce que la responsabilité de la recherche sur la situation linguistique soit confiée à l'OQLF, dont le principal mandat est de convaincre les entreprises d'adopter le français et non pas de faire des constats parfois brutaux, comme peuvent en faire les chercheurs. Les employés de l'organisme, «ce sont des diplomates», fait observer le sociologue Michel Paillé, qui a oeuvré pendant une vingtaine d'années au CLF et ensuite à l'OQLF.
En outre, on peut douter que l'OQLF ait l'indépendance requise pour assumer sa responsabilité en matière de recherche. Contrairement à ce qu'affirme la ministre de la Culture et des Communications, Christine St-Pierre, qui ne semble pas très bien ferrée en matière de structure étatique, l'OQLF n'est pas un organisme indépendant, il dépend directement de la ministre, qui peut lui demander ce que bon lui semble. On doit toutefois souligner qu'on reprochait aussi au CLF, qui assumait ce mandat de recherche, son manque d'indépendance à l'endroit du gouvernement.
Qu'ils soient libéraux ou péquistes, les gouvernements ont tendance à magnifier les progrès que fait le français au Québec et à minimiser ses reculs. Pour leur part, les dirigeants péquistes ont toujours cherché à contenir les ardeurs des activistes de la langue, qui sont nombreux dans leurs rangs. Les libéraux, quant à eux, ne veulent tout simplement pas nuire à l'harmonie linguistique qu'ils perçoivent ou qu'ils souhaitent de tous leurs voeux. Mais surtout, ils savent que, sur le terrain de la défense de la langue française, ils ne peuvent montrer autant de conviction que leurs adversaires péquistes ou adéquistes.
Des inquiétudes
Moins on en parle, donc, mieux c'est. Or, malheureusement, les dernières données du recensement de 2006 sont inquiétantes; on n'y échappe pas. Elles montrent que l'anglais progresse plus rapidement que le français au Québec. Dans un texte qui sera publié prochainement dans la revue L'Action nationale, le mathématicien Charles Castonguay signale que, pour la première fois depuis la Crise d'octobre, la population dont l'anglais est la langue d'usage à la maison a augmenté, malgré la diminution du nombre d'anglophones dits de souche. En fait, depuis 2001, le nombre de personnes qui parlent l'anglais à la maison a augmenté deux fois plus rapidement que celui des locuteurs francophones. Par conséquent, le poids de la population de langue d'usage française dans la région de Montréal a chuté de 70,9 à 69,1 % entre 2001 et 2006 tandis que la population anglophone a légèrement augmenté, passant de 17,3 à 17,4 %.
Ce phénomène est d'autant plus significatif que le Québec affiche une solde migratoire négatif et que ce sont surtout les anglophones, dont les allophones et les francophones anglicisés, qui quittent le Québec pour s'établir dans les autres provinces canadiennes ou aux États-Unis, relève Charles Castonguay.
«L'anglais a un pouvoir d'assimilation démesuré» par rapport au poids démographique des anglophones, juge le chercheur.
«La loi de Newton en démographie, ça ne fonctionne pas», note Michel Paillé. Le poids démographique est une chose, mais la vitalité de la langue en est une autre. «La vitalité du français est toujours plus faible», constate-t-il.
Il semble bien que les immigrants puissent très bien se débrouiller sans connaître le français à Montréal. Parmi les immigrants non francophones qui sont récemment arrivés au Québec à l'âge de 15 ans ou plus, les deux tiers de ceux qui ne parlaient pas français -- c'est quelque 45 % des nouveaux arrivants -- ne le parlaient toujours pas quatre ans plus tard, a calculé Charles Castonguay, qui se base sur l'enquête longitudinale auprès des immigrants d'avril 2006 de Statistique Canada.
Unilinguisme et bilinguisme
Selon le chercheur, des raisons d'ordre économique et des raisons de prestige aussi expliquent la force d'attraction de l'anglais. Citant une autre étude, celle que l'économiste François Vaillancourt a effectuée l'an dernier pour le compte de l'Institut C. D. Howe, seuls les francophones bilingues gagnent autant que les anglophones bilingues. Un anglophone unilingue gagne plus qu'un francophone unilingue ou même qu'un allophone qui maîtrise l'anglais et le français. En 2000, l'allophone unilingue anglais gagnait un revenu de 30 % supérieur à l'allophone qui ne parle que le français.
«Le fonctionnement actuel de la société québécoise, dans le jeu de francisation et d'anglicisation de ses immigrants, évoque de la sorte la société d'antan, avec les allophones francisés comme nouveaux coupeurs de bois et porteurs d'eau alors que les anglicisés renflouent l'ancienne élite d'origine britannique. On serait en train de reproduire, pour ainsi dire, un sous-prolétariat francophone à même la population allophone», écrit Charles Castonguay, pour qui «le laisser-faire linguistique qui s'est incrusté dans les années 1990 a permis l'émergence graduelle d'une nouvelle injustice».
Le tableau n'est pas entièrement noir: les dispositions de la loi 101 sur la langue d'enseignement ont donné d'excellents résultats en donnant naissance aux «enfants de la loi 101». Mais encore là, il faut noter que près de 40 % de ces enfants de la loi 101 poursuivent leurs études au cégep anglophone, ce qui les disposent à travailler en anglais.
Il faudra attendre le prochain recensement pour voir si la situation du français au Québec continue de se détériorer lentement mais sûrement, si une lente érosion s'avère. Entre-temps, le gouvernement libéral, qui n'a aucune intention de changer quoi que ce soit en matière de protection de la langue, même pas dans les milieux de travail, voudrait bien faire l'économie de tout débat sur la langue. Or il pourrait ainsi inviter les Québécois à se comporter comme la grenouille que l'on plonge dans une casserole d'eau froide pour ensuite la faire bouillir. Comme le changement de température est graduel, la pauvre bête ne s'aperçoit de rien et ne s'enfuit pas. «Mommy, daddy, how come we lost the game?», chantait Pauline Julien. Mais pour de plus en plus de Québécois, le français, c'est un combat d'arrière-garde.
Vos réactions
Nous devons nous battre - par Sylviane Laberge (enaivlys86@hotmail.com)
Le dimanche 27 janvier 2008 18:00
Les québécois sont supposément les responsables! Comme toujours! m - par Jean-Renaud Dubois
Le dimanche 27 janvier 2008 18:00
La seule solution: Un Pays! En attendant : des "Cégep" français! - par Jean-Renaud Dubois
Le dimanche 27 janvier 2008 18:00
Qualité du français et masochisme - par Raymond Saint-Arnaud
Le samedi 26 janvier 2008 22:00
Trop tard - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le samedi 26 janvier 2008 16:00
Notre force - par Natalie Chapdelaine
Le samedi 26 janvier 2008 16:00
C'est la faute des Québécois - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le samedi 26 janvier 2008 16:00
Réseau d'enseignement anglophone au Québec - par Raymond Saint-Arnaud
Le samedi 26 janvier 2008 14:00
Politiser les langues c'est les rendre dépendantes - par Nadeau Béa
Le samedi 26 janvier 2008 12:00
Ca fait depuis 1760 qu'on en parle - par Fernand Trudel
Le samedi 26 janvier 2008 11:00
Une seule solution - par Paul Lafrance
Le samedi 26 janvier 2008 10:00
"... un combat d'arrière-garde"... devant-scène... ? - par Marcel (Fafouin) Blais
Le samedi 26 janvier 2008 09:00
Qu'est'ce que vous voulez... - par pierre denault (paysanp1@netscape.ca)
Le samedi 26 janvier 2008 08:00
Loi 101, Office de la langue française, PLQ, etc. - par Hubert Larocque (msbenoit@videotron.ca)
Le samedi 26 janvier 2008 00:00

