La génèse de la bédé
Mots clés : bande dessinée, Baptiste Pacot, Culture, Livre, Québec (province)
Baptiste Pacot aime se «pogner le beigne». Tellement qu'à la fin de sa journée de travail dans un bureau du gouvernement, on doit sûrement retrouver des miettes sur son tabouret.
Cossard, pédant et au zèle douteux, cet «employé civil» a tout pour inspirer le mépris. Et c'est sans doute le sentiment qu'il a fait naître chez les lecteurs de La Scie illustrée, un hebdo satirique où la vie de ce fonctionnaire a été présentée sous forme de gravures imprimées. C'était en mars 1866, sous un titre cynique à souhait: «Comment on obtient une place au gouvernement».
Près d'un siècle et demi plus tard, l'aventure a bien sûr perdu tout son lustre comique, en raison uniquement de son iconographie, s'entend. Pourtant, elle n'en demeure pas moins un événement marquant de l'histoire culturelle du Québec. Et pas seulement parce que l'auteur de ce récit, Jean-Baptiste Côté, un p'tit gars de Québec, «a été jeté en prison pour avoir produit cette critique sociale en images», raconte Mira Falardeau, spécialiste en humour visuel, tout en contemplant une reproduction en grand format de ces pages hautement subversives, à une autre époque.
«C'est quelque chose: nous sommes sans doute ici devant une des premières histoires en images publiées au Québec», un art d'hier, suranné certes, mais au commencement d'une autre discipline, plus actuelle: la bande dessinée.
Comprendre le 9e art en partant à la rencontre de ses arrière-grands-parents? Voilà le projet ambitieux que s'est donné Mme Falardeau, une pionnière dans la recherche historique sur la bédé au Québec. Le fruit de son labeur se savoure depuis mardi dernier et jusqu'au 4 mai à la Grande Bibliothèque de Montréal, où la triste vie de Baptiste Pacot, celle d'Arthur de Croc-en-jambe -- un «crosseur», précise la légende --, les délires d'un aide de camp, d'une mégère et d'un étudiant se dévoilent enfin, dans un format plus grand que nature, aux yeux des passants.
Des archives dépoussiérées
Intitulée Les histoires en images, ancêtre de la bande dessinée, l'exposition -- un peu trop modeste vu l'importance du propos, diront plusieurs aficionados de la bulle en boîte -- rassemble en effet une soixantaine de reproductions de ces dessins fondateurs, dénichés aux Archives nationales du Québec, où depuis plusieurs décennies ils ne faisaient plus rire personne. Ce qui n'a pas toujours été le cas.
C'est qu'entre 1844 et 1904, ces reliques ont en effet été au coeur d'une grande révolution. Comment? En démocratisant l'humour engagé dans les journaux par l'entremise de l'image. Et ce, à une époque politiquement effervescente marquée par la création du Canada (1867), mais aussi par la rébellion des Patriotes (1837). Cet humour imprimé, cantonné jusque-là au texte, était forcément le privilège d'une élite éduquée.
Or, avec l'arrivée de publications comme le Charivari canadien -- une copie locale du Charivari parisien de Charles Philipon --, le Punch in Canada -- inspiré du Punch de Londres -- mais aussi La Scie, puis La Scie illustrée, Le Canard, puis Le Vrai Canard, Le Violon ou encore Le Grognard, les choses vont très vite changer.
Terrain fertile à la critique sociale et politique, leurs pages deviennent aussi le terrain de jeu de graveurs réputés, comme Jean-Baptiste Côté, Henri Julien -- oui, celui qui a donné son nom à une rue de Montréal! -- ou encore Hector Berthelot, lesquels, avec des bouffons comme Pacot, le rond-de-cuir feignant, Benjamin Gigot, l'éternel étudiant en droit, Ladébauche et Baptiste (les Gérard D. Laflaque et fils de l'époque), mais aussi avec les aventures des Gamins et de leur fronde, tracent en choeur les contours des premiers médias humoristiques du Québec. Alors que la radio, la télévision et le cinéma ne sont pas encore dans le paysage.
Des thèmes rassembleurs
Sous les traits de ces personnages cocasses, on parle politique, lutte des classes, corruption des fonctionnaires ou relations homme-femme, avec une fascination pour l'adultère et la mégère qui attend son mari pour l'engueuler. Sans grivoiserie, toutefois. «L'éducation catholique de l'époque faisait qu'ils ne pensaient même pas à ces choses-là», dit Mme Falardeau. On malmène aussi les riches, les «sauvages», et l'on rigole du clivage entre les générations, avec des histoires sans conséquence mettant en vedette des jeunes opposés à des plus vieux, «parce qu'on se rend compte très vite que les enfants sont attirés par cette forme d'art», poursuit-elle.
Minutieusement gravées dans le bois, tout d'abord, puis dans le métal, ces images, sans signature ou sous pseudonyme, pour éviter les déconvenues avec les forces de l'ordre, vont lentement façonner ce monde du rire et du questionnement par l'image, en passant de simples illustrations de textes à histoires illustrées, puis à bandes dessinées, au fil d'une série de premières que l'expo, tout en nuances, tente de montrer.
Il y a le premier récit en images, le premier acte de violence -- il s'agit d'un Indien embroché avec le parapluie d'un missionnaire --, les premières lignes de mouvement apparaissant dans la dernière image d'un gag en trois actes présenté dans Le Canard le 5 février 1885, ou encore la première bédé digne de ce nom.
Son auteur? Un certain A. Morissette qui, le 18 août 1900, signe, toujours dans Le Canard, une histoire intitulée Petit chien sauvage et savant. Sans parole, cette modeste planche croque en cinq images le quotidien d'un Indien soufflant avec son calumet un cercle du fumée. Un chien s'élance vers le cercle, passe à travers et le rapporte à l'Indien. Simple, poétique et précurseur d'une autre première tout aussi remarquable...
Quatre ans plus tard, Les Aventures de Timothée, d'Albéric Bourgeois, dans le journal La Patrie, viennent en effet poser une nouvelle pierre sur ce mode d'expression. Et pas la moindre: l'arrivée de phylactères dans la bédé au Québec. Ces phylactères remplis aujourd'hui par les Michel Rabagliati, Leif Tande, Julie Doucet, Caroline Mérola, Iris, Pascal Girard, Real Godbout, Jean-Paul Eid et consorts, qui après plus d'un siècle n'ont pas dilapidé l'héritage.
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