Musique classique - Radu Lupu, pile ou face ?

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Christophe Huss
Édition du samedi 26 et du dimanche 27 janvier 2008

Mots clés : Radu Lupu, classique, pianiste, Musique, Roumanie (pays)

Source Decca
Radu Lupu ressemble-t-il toujours à sa photo de presse?

Cette semaine, Radu Lupu est chez nous. Le pianiste roumain se produit même dans deux villes: lundi au Club musical de Québec, mercredi à Montréal dans le cadre de l'événement-bénéfice de Pro Musica. Sa venue est l'un des événements de l'année, d'autant que le programme regroupe un compositeur qu'il fréquente depuis longtemps -- la Sonate en ré majeur D. 850 de Schubert -- et le premier livre de Préludes de Debussy, dans lequel on ne l'a jamais entendu.

À quoi ressemble-t-il aujourd'hui? À la photo de presse? On a l'impression de voir la même depuis quinze ans. Radu Lupu et les relations publiques, cela fait deux... Alors, parlons de son dernier disque. Euh... lequel? Je suis bien mal pris de vous avouer que je ne sais pas de quoi il s'agit et de quand il date. Il me semble, de mémoire, qu'il y a un peu plus de dix ans, Lupu tentait de cultiver des affinités avec la musique de Schumann et qu'EMI, qui n'est pas son éditeur habituel, l'avait convaincu d'accompagner Barbara Hendricks dans des lieder de Schubert: quel gâchis!

Lupu n'a-t-il donc pas peur de ne laisser à la postérité que la vision musicale d'un quadragénaire (il a aujourd'hui 62 ans). On dit le pianiste gêné par la commercialisation de la musique. Faux-fuyant ou fausse information, assurément: s'il refusait les cachets pour ses concerts, cela se saurait.

Alors, il s'agit de questionnements par rapport à l'image artistique figée sur le disque sans doute, mais aussi peut-être d'une démission de l'industrie phonographique, qui ne sait plus gérer et motiver des artistes hors normes. Il est sûr que la petite manieuse d'archet à laquelle on pourra dire, avant la séance photo: «Ne mets pas de chaussures, les jeunes violonistes pieds nus, c'est tendance!» est plus gratifiante à manager.

Mais toutes ces raisons putatives, on ne pourra pas en faire le tri, puisque l'artiste ne donne pas d'entrevues.

En blanc et noir

Pour ne pas oublier qu'en dehors du cirque du music business, de tels artistes sont précieux, nous avons besoin de producteurs de concerts intrépides. Le Club musical de Québec et Pro Musica, comme le Ladies' Morning à Montréal, font ce travail.

L'un des «grands» en la matière, internationalement reconnu, est André Furno, qui a créé à Paris la série Piano quatre étoiles. Paris doit à cet «intrépide puissance dix» une expérience étonnante, qui eut lieu autour de l'an 2000. Furno, fin renard et fanatique des sonates de Schubert, avait réussi à faire programmer, à quelques mois d'intervalle, la Sonate en la majeur, D.959 de Schubert à Radu Lupu, Murray Perahia et Alfred Brendel! J'imagine que les pianistes concernés n'étaient pas vraiment au courant... Mais le récital Janácek, Schumann Schubert que donna, dans ce contexte, Radu Lupu à la salle Pleyel restera comme l'une des trois ou quatre grandes soirées de piano de ma vie. Le pianiste roumain avait tiré le premier dans ce dialogue des étoiles autour de Schubert. Personne ne put le rejoindre.

Et pourtant, peu avant, j'avais vu le même pianiste, dans le même lieu, affalé et l'air absent dans la Fantaisie chorale de Beethoven. Il ne lui manquait qu'une chaise longue, des pantoufles en Phentex et un cocktail à siroter tout en pianotant distraitement du bout des doigts. C'est cela, aussi, Radu Lupu: le blanc et le noir. L'achat d'un billet de concert n'est pas forcément la clé pour enfin côtoyer l'inspiration suprême. Alors, espérons que le Québec inspirera cet artiste un peu spécial.

Un parcours, le respect

Radu Lupu naît en 1945 en Roumanie. Comme Elisso Virzaladze, qui a joué Beethoven cette semaine avec I Musici, il est un élève de Heinrich Neuhaus à Moscou. Il obtient son 1er prix du Conservatoire de Moscou à seize ans et remporte le concours Van Cliburn à 21 ans, puis le très fameux concours de Leeds à 24 ans. À Leeds, dans le jury, l'un des plus grands et des plus mésestimés pianistes de notre temps, Ivan Moravec, s'est battu pour l'imposer. Avec Moravec, Lupu a en commun le sens du son, le pouvoir donné au temps, l'attitude scrutatrice par rapport à une oeuvre. C'est ce qui rendra sans doute fascinante sa rencontre avec Debussy.

Lupu, «le barbu aux interprétations profondes», n'a pas toujours été barbu. Mais il faut avoir vu ses premiers disques, chez Electrecord (l'étiquette roumaine d'alors) pour le savoir. Il y a enregistré les 3e et 5e Concertos de Beethoven dans les années 60. Il a réenregistré le 3e en 1971, sous la direction de Lawrence Foster, dès ses débuts avec Decca, la grande étiquette anglaise qui eut le flair de lui faire signer un contrat après sa victoire à Leeds.

C'est en 1973 que Lupu frappe les esprits avec un très énigmatique disque des sonates Pathétique, Clair de lune et Waldstein de Beethoven. Le début figé de la Pathétique reste un moment très étonnant de la discographie des sonates de Beethoven. De là, peut-être, il gagne la réputation de pianiste qui creuse les partitions. Les deux compositeurs auxquels on associe Radu Lupu sont Beethoven et Schubert. Il a gravé les concertos du premier avec Zubin Mehta et a marqué la discographie des Impromptus et de la Fantaisie à quatre mains (avec Murray Perahia) du second. Brahms, aussi, l'a beaucoup accompagné au début de sa carrière.

Le mélomane qui se nourrit de disques perd la trace de Radu Lupu dans la seconde moitié des années 90. Ces contributions au catalogue enregistré furent rares et précieuses pendant vingt-cinq ans. Elles sont aujourd'hui inexistantes. Raison de plus pour jouer à pile ou face, lundi à Québec ou mercredi à Montréal.

Collaborateur du Devoir

***

RADU LUPU

En concert: au Grand Théâtre de Québec, lundi 28 janvier à 20h. Rens.: 418 643-8131.

Au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, mercredi 30 janvier à 19h30. Rens.: 514 842-2112.

Cinq grands disques

Brahms: Sonate n° 3. Decca.

Brahms: Rhapsodies et pièces tardives. Decca.

Franck, Debussy et Ravel: Sonates pour violon et piano, avec Kyung Wha Chung. Decca.

Schubert: Fantaisie pour piano à quatre mains. Avec Murray Perahia. Sony.

Schubert: Impromptus. Decca.±


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