Je me souviens

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Diane Précourt
Édition du samedi 26 et du dimanche 27 janvier 2008

Mots clés : voyages, reporters, anecdotes, Média, Tourisme, Québec (province)

Des sauts de puce de par le monde en un patchwork d'anecdotes de nos reporters touristiques

Les journalistes en tourisme composent une race bien particulière. Les voir parcourir le monde durant l'équivalent de plusieurs mois par année peut donner le tournis à ceux qui bossent terre à terre ou qui s'échinent dans un bureau au sommet d'une tour.

Au milieu d'une conversation, les reporters voyageurs vous parleront de leur prochain départ pour les îles Fidji comme s'ils causaient d'un week-end à Rimouski! Mais n'y voyons pas là snobisme ou prétention. Ces spécialistes ont plutôt à coeur d'enfouir dans leurs bagages des reportages originaux, intéressants, critiques et réalistes. Des articles qui prennent l'allure de portraits géo-socio-politico-culturo-touristiques des régions de la planète.

Certes, les journalistes en voyage évoluent dans un milieu qui fait aisément rêver jusqu'aux plus cyniques. D'ailleurs, ils le paient chèrement lorsqu'ils sont, bien injustement, la cible d'une certaine nonchalance professionnelle due à la réputation de farniente qui colle à la peau du domaine qu'ils couvrent. Mais, quoi qu'on en dise, les reporters touristiques, les vrais en tout cas, sont des spécialistes de leur «industrie» tout comme d'autres en différents secteurs de l'économie.

Et s'il est toujours excitant de partir en vacances, ou de partir tout court, ce ne l'est pas nécessairement de partir pour aller travailler. Car boulot il y a, et l'expérience permet à ces globe-trotters de vous dégoter en peu de temps les hauts et les bas des destinations qu'ils fréquentent: les plus connues seront alors traitées sous un angle inusité tandis que les plus inexplorées seront présentées pour leur intérêt à l'être davantage. Quelles destinations? En fait, rien ne les arrête!

Mais tout ça ne signifie pas que leurs périples sont dépourvus de contretemps ou se transforment immanquablement en jardins de roses dans des cocons de ouate. Cela ne signifie pas non plus que ces reporters laissent là sans un pincement conjoints et enfants pour courir le monde.

Cela dit, nos collaborateurs à nous sont aussi fidèles au Devoir que les lecteurs le sont à leurs textes: cette équipe de journalistes, qui fait d'ailleurs du tourisme un gagne-pain, signe dans nos pages depuis plus de dix ans. Leurs articles, conseils, coups de coeur et coups de gueule tantôt incitent au voyage, tantôt démythifient certains lieux communs et fausses perceptions. Car ils «vivent» vraiment les endroits qu'ils décrivent, épluchant les informations, scrutant les paysages, interviewant autochtones et experts locaux, traquant la dernière nouveauté, débusquant le moindre détail susceptible d'intéresser les lecteurs, faisant même parfois certaines expériences à leurs risques et périls pour être en mesure d'en parler...

Ou alors il leur arrive de frôler de justesse de grandes catastrophes. Gary Lawrence ne souligne-t-il pas qu'il est allé «au Saguenay deux semaines avant les inondations, au Liban un mois avant la dernière guerre civile, en Israël une semaine après l'assassinat d'Itzhak Rabin et en Antarctique une semaine après le naufrage de l'Explorer»... ? Mais leurs vacances, à eux? Elles s'égrèneront bien souvent au Québec, à la maison, bien tranquilles en famille et entre amis.

Ainsi, une fois n'est pas coutume, j'ai demandé à quelques-uns de nos globe-trotters professionnels, forcément exposés beaucoup plus que la moyenne des gens à toutes sortes de situations, de partager des anecdotes puisées dans leur imposante boîte à voyages. Amusantes, étonnantes, désopilantes, voire émouvantes, voici une poignée de ces petites histoires vécues, tels des sauts de puce de par le monde. Vous trouverez celle de Lio Kiefer, bien connu pour son Long Courrier, à la suite de ce texte. Quant à mes propres anecdotes, cette chronique fournit assez d'espace pour vous les raconter au fur et à mesure: place, donc, à notre équipe de collabos. Écoutons-les, pour voir...

Moyens de transport, transport de moyens

Carolyne Parent affiche à son carnet 12 ans de vagabondages commandés à raison d'une douzaine de départs par année. «Ou je mène une bonne vie, dit-elle, ou bien saint Christophe, patron des voyageurs, m'a adoptée: pendant toutes ces années, zéro catastrophe, vol, valise perdue, bobo grave ou autres désagréments à raconter, que de petites anecdotes rigolotes.» Comme cette fois où, à Chennai, en Inde, attendant un vol pour Bangalore: «Il est tard, je suis très, très fatiguée, et cet avion qui n'arrive pas... On annonce bien un vol, mais pas pour ma destination. Ciel, il y a au moins 20 minutes que nous devrions avoir décollé. Que de perte de temps pour une envolée de 45 minutes!

«Soudain, un employé fonce sur moi, me prend par le bras et m'escorte jusqu'à l'appareil. Avez-vous déjà reçu une ovation en entrant dans un Boeing 737 bondé? Je ne vous le souhaite pas! C'est ainsi que j'appris que Bangalore, en kannada, se dit Bengaluru, ou la "ville des haricots bouillis". Je ne suis pas à la veille de l'oublier.»

Transportons-nous au Vietnam, chapitre de l'autocar: «Une fois à destination, le chauffeur fait la tournée des hôtels afin que les passagers puissent trouver à se loger, poursuit-elle. Nous voilà donc à Dalat. Le conducteur s'arrête à l'hôtel Machin. À peine descendus de l'autocar, un jeune homme nous invite plutôt à jeter un coup d'oeil à celui de son père, en face. "C'est tout neuf", qu'il dit. Oui, ç'a l'air très correct, c'est bien situé et tout. On se met d'accord à 7 $US la nuitée pour deux, petit-déj compris: une aubaine (c'était en 2001)... Pour finalement constater que c'est tellement neuf que c'en est inachevé! Le jeune homme nous dit que les ouvriers ne commencent pas à travailler avant 9h le matin et nous entraîne au dernier étage, non fini: "Pour admirer la vue sur la ville!"»

Hélène Clément, qui se montre intarissable sur les Caraïbes mais qui peut couvrir tous les pays, raconte pour sa part: «Dans l'Istanbul Express de Sofia à Munich, nous partagions un compartiment-lit avec un Bulgare. Au moment de dormir, notre compagnon de route entortille sa cravate autour des deux poignées de porte, "par sécurité", explique-t-il dans sa langue. Mais dès les premiers ronflements, je dénoue la cravate, ne serait-ce que pour aller aux toilettes, prenant bien soin, quand même, de cacher mon sac à main sous les couvertures et ainsi dormir sur mon argent!

«Au réveil, tout en constatant que je n'avais jamais aussi bien dormi, je me rends compte que mon sac a disparu. Ce que notre Bulgare tentait de nous expliquer, la veille, c'est qu'il est de pratique courante, sur l'Istanbul Express, de casser une petite fiole de chloroforme dans les compartiments et de voler les passagers qui y dorment alors comme des bébés.» Non, on n'est jamais trop prudent.

Gary Lawrence multiplie lui aussi les explorations, tant pour la découverte de destinations que pour les jeux de mots qu'elles lui inspirent. Toujours dans le train, de Sofia à Istanbul cette fois: «On s'était fait réveiller à 4h du mat, à la frontière, par un douanier turc tellement saoul qu'il a failli tamponner sa main plutôt que nos passeports. Oussama Ben Laden aurait pu être du groupe qu'il ne s'en serait pas rendu compte.»

Le bonheur de bosser

Ah! parfois, le bonheur de bosser... Comme pour ce chauffeur de taxi de l'île Maurice, réveillé aux aurores pour conduire Carolyne à l'aéroport et qui lui dit, en la quittant: «Merci, madame, de m'avoir fait travailler.»

Autre genre de bonheur... À Kyoto, où il doit se balader en kimono pour les fins d'un reportage, Gary se sent plutôt mal à l'aise et ridiculement vêtu. «Alors que je m'apprête à quitter mon ryokan (auberge), je tombe sur ma voisine de palier, à qui j'explique la raison de mon accoutrement. Et la reconnais: c'est l'actrice Jennifer Beals, la vedette de Flashdance et de la série télévisée Elles. "Vous avez l'air très honorable, en kimono", me lance-t-elle tout de go. Ça y est, me voilà blindé contre d'éventuels yeux moqueurs et sourires en coin: un fantasme vivant m'a complimenté. What a feeling!» (Extrait d'un article paru dans le magazine En route.)

Des trophées

Je me souviens d'un voyage de presse au Maroc, auquel participait aussi Gary, d'ailleurs, où notre hôte nous baladait ici et là, présentant «ses journalistes canadiens» comme des trophées de protocole. Comme si on était là pour se pavaner -- ainsi que plusieurs le croient... -- et non pour travailler. Quelques jours de ce régime et je vous ai piqué une sainte colère... oh, tout ce qu'il y a de plus chrétien, rassurez-vous! Le lendemain, nous avions carte blanche pour voir du paysage, rencontrer des gens, «vivre le pays». Et revenir avec des histoires pour nos lecteurs, c'est bien là notre boulot...

«Au Niger, poursuit Gary, lors du séjour de presse le plus mal organisé auquel j'aie pris part, une agent de voyages m'a sermonné parce que je prenais trop de photos et pas assez de notes, "pour un journaliste", et parce que j'étais impoli, ne faisant pas autant de salamaleks qu'elle devant tous les officiels rencontrés, et Dieu sait que les Nigériens sont protocolaires. On passait nos journées enfermés dans un car étouffant, et quand on en débarquait, c'était pour serrer des mains et justifier le travail des organisateurs. Mais chaque fois que c'était possible, je fuyais le groupe pour avoir des choses intéressantes à raconter.»

Hum... gênant!

Benoit Legault s'est joint à notre équipe régulière il y a quelques années. «En Allemagne, où nous faisions du vélo en groupe, se souvient-il, notre déléguée n'avait pas prévu de repas du midi. Pour économiser des sous, elle a alors demandé aux journalistes de piquer des sandwichs au buffet du petit-déjeuner! Ce qui fut fait... dans l'embarras général.»

Des pince-sans-rire

Hélène est en Jamaïque, à bord d'un petit train tiré par un tracteur, pour une visite de la Prospect Plantation, dans la région d'Ocho Rios, au coeur d'une jolie plantation de fruits exotiques, de café et d'épices: «On nous avait greffés, les quatre journalistes, à des touristes américains. Au beau milieu d'une côte, le train s'arrête et le guide-chauffeur explique le plus sérieusement du monde que nous sommes en panne d'essence: "My Lord, no more gas!"

«Il fallait voir les réactions des passagers. La première: une réflexion selon laquelle "c'est pas surprenant, dans les Antilles". La seconde: abandonner le chauffeur à son sort ou s'inquiéter pour le remboursement du billet. Une troisième: seuls deux touristes ont proposé d'aller chercher de l'essence pour aider le pauvre type. C'est alors qu'avec un sourire aussi large que son train est long, celui-ci nous dit, après avoir analysé les effets de son geste: "It's just a joke!" En fait, il s'était arrêté là pour cueillir une feuille de cannelle et nous en expliquer la croissance... Très pince-sans-rire, les Jamaïcains.»

Au rayon des bibittes

Carolyne n'oubliera jamais la tarentule bien grasse qui arpentait le mur juste derrière l'architecte qu'elle interviewait, au Caire. «Ni un face-à-face avec un serpent de mer sur une plage de Malaisie, ni cette expédition de plongée en apnée en Indonésie, où le capitaine du bateau nous avait dit: "Ici, le récif corallien est de toute beauté, mais vous plongez devant moi, hein? Y a pas mal de requins dans les parages et certains dragons de Komodo. Ces lézards, des "mean eating machines", sont amphibiens... " »

Accommodements raisonnables ou déraisonnables?

«À Cotonou, au Bénin, il est 13h, décrit Benoit. Il fait chaud à fendre l'âme. Je dois prendre un taxi "communautaire" avec six Béninoises. Plus qu'entassés, nous sommes superposés. Pas le choix. Nous transpirons tous abondamment, une odeur inoubliable. La grosse dame assise sur moi se met à me sentir... et s'écrie: "Hé, ho, toi le Blanc, tu ne sens rien. Tu sens la mort!" Désormais, je sais que, dans certaines cultures, l'odeur corporelle est l'odeur de la vie.»

Il poursuit: «Saïgon, il est 19h. J'attends le feu vert au coin d'une rue. Un jeune homme à vélo m'apostrophe: "Tu veux une femme pour 20 $?" Je suis marié, dis-je spontanément -- ce qui est faux --, croyant le décourager quelque peu. Il me regarde, incrédule: "Mais c'est seulement pour une heure!" J'éclate de rire et il repart, sourire en coin, à la recherche d'un autre client potentiel, probablement marié... »

Puis, un saut en Malaisie musulmane: «Je suis là depuis une semaine, sans boire d'alcool ni voir la moindre chair de femme et en faisant attention à toute parole ou tout geste qui pourrait offenser. Dans le traversier d'une région rurale, on projette pour tuer le temps un film hong-kongais d'une violence réaliste inouïe qui serait assurément interdit au Canada, surtout dans un cadre familial! Si barbare que j'ai peine à voir. Mais les petites familles, elles, regardent cela comme si de rien n'était.»

Ce qui fascine souvent dans les pays émergents, dit Carolyne, c'est l'esprit d'entrepreneurship des habitants. «Nous sommes au Kerala. C'est dimanche. Il doit bien faire 800 °C à l'ombre: comme une bière fraîche serait la bienvenue! Seulement voilà: à Fort Cochin, les chrétiens ne servent pas d'alcool le jour du Seigneur. Qu'à cela ne tienne, le garçon nous offrira son "special tea", une Kingfisher, dans une théière!»

Le «charme» des safaris

«Au Kenya, une famille amalgamant les Bougon, les Osbourne et les Adams était à table avec moi, dans un luxueux lodge, évoque Gary. Ils venaient de prendre part à un safari, en route pour l'Ouzbékistan dans leur avion privé, où le papa allait signer un gros contrat pétrolier. C'était d'ailleurs le seul qui semblait normal dans cette famille: les enfants étaient obèses, huileux et vêtus en gothique, la mère était squelettique, vêtue d'un one-piece léopard (faut le faire, en Afrique!) et profondément alcoolique. Mettons que ça brise un peu le charme des safaris.»

Et la liste pourrait s'allonger... Nous y reviendrons, assurément.

dprecourt@ledevoir.com


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