Trouver son île
Mots clés : Korcula, îles, Vacances, Tourisme, Croatie (pays)

C'est vrai qu'il y a des lustres, les insulaires étaient les derniers à savoir ce qui se passait sur les terres du continent. Depuis des siècles, écrivains et poètes caressent les îles comme le commencement ou la fin chaotique d'une vie. Par tant de mystère, de sensualité, de méditations amoureuses, l'île est restée longtemps dans le domaine du rêve. Par son éloignement, elle pouvait nous préserver de nos démons ou nous y enfoncer. L'île était la terre des contraires. Elle était aussi sans pitié pour les faibles.
Les îles que nous connaissons le mieux, celles des pays chauds, sont passées de la visite de l'élite curieuse de connaître ces bacs à sable à celle de curieux épris des traces des lointains passés pour finalement faire place aux promoteurs qui se sont vite inspirés de toutes les tendances vacancières susceptibles de plaire. Certains l'ont fait avec goût, d'autres pour accueillir le plus de monde possible sur des territoires plutôt exigus. Il était facile d'attribuer le mot «paradis» à des lieux qui n'ont jamais eu de vertus, si ce n'est dans l'imagination de quelques navigateurs en délire qui se reposaient après de longues semaines sur des flots déchaînés. L'île est devenue symbole de calme, d'eau caressante, de brise dans les palmiers. La promotion a été facile.
C'est ainsi que le tourisme de masse et toutes les autres formes de villégiature ont gagné petit à petit toutes les îles habitables ou bâtissables de la planète.
Certains, comme le romancier français Michel Chaillou, cherchent la solitude dans la mer: «En pleine mer, on voit l'étendue de son esprit. Je n'aime pas les îles. Les îles, c'est le folklore de l'océan.»
Dominique, Pâques et les autres
Pourtant, il reste encore des lieux où l'insularité est habitée par une certaine candeur. Entre la Martinique et la Guadeloupe, dans l'île de la Dominique, on ne peut que plonger dans la mer, écouter le chant des baleines ou se glisser dans les cours d'eau de l'intérieur qui offrent des cachettes et des grottes souterraines.
Certains évoquent l'île de Pâques, au très grand large du Chili. Mais personne ne voudrait y aller si ces colosses de pierre ne s'y trouvaient pas. Sans parler du mystère. On ne connaît pas les méthodes utilisées pour réaliser et surtout transporter les quelque 600 colosses de basalte, les moai, érigés dans l'île. On se doute que les statues figées ont été sculptées dans les années 1600 et qu'elles étaient peintes.
Pour constater le travail de façonnage et de levage de ces statues pesant plusieurs tonnes, il faut se rendre sur les bords du Rano Rararaku, l'unique carrière d'où elles sont issues. Quand on est là, on se sent cerné par tous ces visages sans yeux, donc sans regard. On a l'étrange impression de se sentir de trop et de se sentir attendu par ces colosses en même temps.
À l'île de Pâques, c'est quand les touristes sont partis se coucher qu'on se sent sur une île. Un soir, un enfant m'avait pris par la main et regardait mon matériel de photo et de vidéo. Il m'avait demandé quelles études il fallait faire pour être touriste... Cela m'avait fait réfléchir.
Aux alentours de la Grèce, les îles donnent l'impression d'être commanditées par Zeus et ses acolytes. Céphalonie et Ithaque font partie des Ioniennes, là où Ulysse retrouva les siens après un long voyage. Entre la légende des personnages de L'Odyssée et la réalité insulaire d'aujourd'hui, Homère est le meilleur garant de ces dérives balnéaires: «À ces mots, Athéna dispersa les nuées, et le pays apparut.»
Ce qui est sûr, c'est qu'Homère parcourut ces îles et s'en inspira grandement pour y décrire la fin du parcours nautique et amoureux d'Ulysse. Ce qui est moins sûr, c'est la place exacte où le héros fut recueilli sur une plage déserte pour être ensuite reconnu par sa nourrice, son chien et quelques chèvres rancunières avant d'aller tuer de méchants prétendants et de retrouver un fils plein de vie et une épouse d'une patience à toute épreuve. Cela sous les auspices d'Athéna, déesse sexy et légèrement belliqueuse, qui avait horreur des rivalités féminines.
Que ce soit à Ithaque ou à Céphalonie, on revendique avec passion la pérennité des lieux, fontaines et grottes à l'appui, même s'ils n'ont rien à voir avec l'époque ou avec la description de L'Odyssée. Sur chaque île, la plupart des restaurants ont pris tous les personnages de la légende pour en décliner leurs enseignes ou magnifier leur menu. Ainsi, Chez Pénélope, Chez Nausicaa, Chez Athéna et Chez Ulysse sont devenus des incontournables. Comme les tables d'hôte de Télémaque, les petits-déjeuners de Calypso, les desserts aux nymphes et les 5 à 7 de Circé ou le spécial Laerte pour deux, avec langoustes et calamars. On est ici en plein délire de l'Olympe et, ici, il n'y a pas trop de monde, comparativement aux insularités de carte postale de la mer Égée.
Korcula
Depuis quelques années, j'ai trouvé une île en Croatie, Korcula. Quand on prononce son nom, on est déjà obligé de roucouler: Kolchoulla... Puis, le reste vient. On y arrive toujours par bateau. Quelques mouettes rieuses m'avaient suivi de la terre ferme croate de Dubrovnik et accompagné sur le ferry plus très jeune qui, en environ 30 minutes, fait les traversées quotidiennes. À quelques bouées avant d'accoster, ces girouettes pique-assiettes se sont enfuies de ma dernière frite et se sont engouffrées dans une minuscule marina pour aller se jeter dans les interstices de la cité moyenâgeuse.
À l'accostage, on le sait déjà, la vieille ville n'arrête pas de parler. Les pêcheurs du quai soupèsent les poissons sautillants ou font virevolter le calamar rebelle. Il est midi, les cloches sonnent dans l'église du XVe siècle promue au rang de confessionnal des marins infidèles ou des marchands sans scrupules.
Si ce n'est de l'électricité (depuis quelques décennies) et de l'eau courante (depuis 20 ans), rien n'a changé: Korcula se vautre dans le passé et clignote des histoires de son histoire. Ici, on connaît l'heure en fixant la couleur des murs. Presque jaune, il est midi... presque rouge, il est 19h. En sortant du village principal, les routes se tordent, les forêts se dressent, l'Adriatique se prélasse.
Il y a des cyprès par milliers qui n'arrêtent pas de donner un contour à des collines arrondies. Il y a des dizaines de criques et de baies, dont certaines courues par des galets qui jouent tous les jours aux castagnettes ou par des sables granuleux qui juxtaposent leurs coloris. Les eaux sont ici aussi très joueuses... Prenez quelques palettes de vert et de turquoise, ajoutez-y des bleus profonds et des transparences cristallines et vous avez l'intégrale des contours de l'île.
Quand on s'enfonce dans les déliés internes de Korcula, on croise des murets de pierre que certains Romains ont bien connus. On y cultive encore la vigne, prise en espalier, soignée avec raison puisqu'on y fait un vin blanc savoureux, le GRK.
Et des odeurs arrivent par dizaines. Celles des garrigues et des maquis avoisinants. Des odeurs d'herbes qui feront la gloire des recettes de poisson ou de boeuf à la Korcula, là où la viande est marinée dans une huile d'olive et des herbes qui viennent des collines. Sur cette île, on ne se sentira jamais Robinson mais Philleas Fogg.
Des tas d'endroits
Et puis, des îles qui me viennent, comme ça... Jersey ou Guernesey pour les embruns matinaux et toujours une ancienne qui, sur le bord d'un récif, arrive à dire morning à travers ses rides et son sourire délavé. Malte et la Corse pour leurs chemins de contrebandiers. Chypre pour les échancrures de ses caps. Elephanta pour le visage des femmes et des enfants. Les îlots au nord du Panama pour les fausses robinsonnades. C'est vrai qu'il reste des tas d'endroits.
Quand j'étais un peu (beaucoup) plus jeune, je restais pendant de nombreux mois sur une île au large de Stavanger, en Norvège. Le jour, j'accompagnais en mer des ingénieurs qui voulaient en savoir plus sur les forages pétroliers. Le soir, je rentrais sur l'île et passais devant la vieille abbaye d'Ulstein. J'habitais dans une cabane de pêcheurs appuyée à d'autres bicoques de pêcheurs. Parfois, la nuit, entre les vents, on entendait quelques pêcheurs revendiquer leur sexualité avec des femmes tout droit sorties d'un livre de Vikings. Mon voisin, lui, était célibataire. Tous les jours, c'était mon réveille-matin. Il me préparait quelquefois du pain avec du gros beurre et de petites crevettes et aussi du poisson qui sentait mauvais. La journée pouvait bien commencer. Un matin de juin, pas de bruit, pas de vent. Je suis sorti comme une balle.
Ulf! Ulf! !Ulf!, ai-je crié comme un damné. Cette nuit-là, Ulf est mort en regardant les étoiles, la porte ouverte aux embruns. J'ai cru savoir à ce moment-là ce qu'était l'insularité... Pas la mort mais la porte ouverte et les embruns. Et toujours me souvenir de cette question du petit Pascuan, à savoir quelles études il faut faire pour être touriste. En fait, il vaut peut-être mieux lâcher les études...
Collaborateur du Devoir
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