Opinion
Libre-Opinion: Un homme de coeur et de courage
Mots clés : FLQ, Me Robert Lemieux, Justice, Décès, Québec (province)
J'ai bien connu Me Robert Lemieux. J'ai été son associé durant les événements d'octobre 1970 et pendant quelques années. Nous avons partagé les mêmes combats.
Robert -- peu de gens le savent -- aurait pourtant eu, s'il l'avait voulu, une carrière professionnelle remplie d'honneurs, de gloire et d'argent s'il avait accepté de la poursuivre dans le confort et l'indifférence. [...]
Mais un autre destin l'attendait. Un jour, Robert a accepté de défendre, avec un mandat d'aide juridique, un jeune homme accusé d'être lié aux activités du FLQ. Ce geste devait changer sa vie à tout jamais, contaminer sa vie familiale et le plonger dans la tourmente et l'adversité.
Promptement mis à la porte par ses patrons anglophones qui n'auraient jamais accepté un tel outrage, il se retrouve seul dans son petit bureau à pratiquer le droit civil pour joindre les deux bouts tout en commençant une carrière de criminaliste qui, quelques années plus tard, devait faire de lui l'avocat le plus connu et le plus médiatisé du Québec.
Nos vies se rejoignent lorsque, en octobre 1970, un tsunami politique a déferlé sur le Québec. Un diplomate anglais, James Cross, est alors enlevé par la cellule Libération du FLQ. Sans hésiter une seule seconde, je quitte moi aussi le bureau d'avocats où je commence une carrière de criminaliste et rejoins Robert à l'hôtel Nelson, dans le Vieux-Montréal, où il est l'intermédiaire entre le FLQ et les autorités gouvernementales.
J'admire le courage de cet homme. J'admire son talent de communicateur. J'admire la façon dont il défend ses clients. Il négocie, il explique, il remplit son mandat avec dignité, abnégation et obstination. Il les protège contre l'inévitable et terrible riposte des plus forts. C'est cela, un avocat de la défense. Défendre, défendre et défendre, même ce qui apparaît souvent comme indéfendable aux yeux de certains.
J'entre moi aussi dans la tourmente. Je vais à Ottawa négocier une terre d'accueil possible pour les membres de la cellule Libération avec le chargé d'affaires algérien. Plusieurs années plus tard, je devais me rendre compte que j'avais vraisemblablement été victime d'une ruse et d'une mise en scène de la part du service de sécurité de la GRC.
Dans la même semaine, Robert et moi nous sommes rendus à une conférence de presse donnée par le ministre de la Justice, Jérôme Choquette, dans les studios de Radio-Canada, alors situés dans l'ouest de Montréal, sur la rue Guy. Robert s'impose et interpelle le ministre abasourdi. En sortant de l'édifice, nous apprenons par la radio l'enlèvement de Pierre Laporte. Nous n'avons aucune idée de l'identité des ravisseurs. Les policiers, eux, le savent déjà.
Après la mort de Pierre Laporte et l'imposition de la Loi sur les mesures de guerre, nous goûtons à la médecine de Pierre Elliott Trudeau. Robert est arrêté en pleine nuit et emprisonné à Parthenais, avec Michel Chartand, Pierre Vallières, Charles Gagnon et Jacques Larue-Langlois. Plus de 500 arrestations et 5000 perquisitions dans toutes les régions du Québec.
Me Bernard Mergler négocie l'exil cubain des membres de la cellule Libération. James Cross est libéré. Jacques Lanctôt et ses compagnons et compagnes de lutte partent pour Cuba. Ils ne reviendront que plusieurs années plus tard. Robert sera là pour les attendre et les défendre.
Les membres de la cellule Chénier sont arrêtés en décembre 1970. Les procès de Paul Rose et de Francis Simard ont lieu rapidement non pas au palais de justice mais au sixième étage de l'édifice Parthenais, là où se trouve aussi le quartier général de la Sûreté du Québec. L'atmosphère est lourde et sinistre. Ayant échappé de justesse aux rafles, je laisse retomber la poussière et refais surface. Je prends mon courage à deux mains et j'assure la relève.
Nous ne pouvons pas sauver Paul Rose et Francis Simard. Paul, qui n'était pas là lors de la mort de Laporte, fait preuve de solidarité et d'abnégation. Il devait être expulsé de son procès après deux jours, et je refuse de cautionner par ma présence ce simulacre de justice. Francis Simard ne dit rien lui non plus et se laisse condamner.
Après quelques mois, Robert est libéré. Les accusations de conspiration ne tiennent pas la route. Il défend Jacques Rose avec brio et le fait acquitter d'une accusation de meurtre. Ce procès lui coûtera cher, car après le procès, le juge le condamnera à deux ans et demi de prison pour outrage au tribunal, peine qui sera réduite à six mois en appel. Robert retourne en prison.
Ce sera ensuite l'exil volontaire à Sept-Îles. Robert s'installe sur la plage Routhier dans une modeste maison qu'il améliorera constamment et qui s'avère en fait un petit paradis dans un microclimat devant l'impressionnant golfe du Saint-Laurent. La presse fait de lui un pompiste comme s'il était un avocat déchu. Il ne le sera jamais.
Au contraire, il y retrouvera la joie de vivre et jouira au maximum de sa liberté. Robert aimait la vie et la vivait pleinement et intensément. Peut-être trop, parfois. C'était un homme de coeur et un plaideur au talent immense. Un vrai, comme il ne s'en fait plus beaucoup. Au panthéon des avocats, il y aura toujours une place pour Robert Lemieux, n'en déplaise aux bien-pensants et aux sépulcres blanchis.
Il n'y avait pas de malice dans cet homme. Il n'y avait qu'un immense désir de liberté et de justice. Je te salue avec amitié et affection, cher Robert.

