«Le monde sont fous»

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Lise Payette
Édition du vendredi 25 janvier 2008

Mots clés : société, Québec (province)

C'était une expression que ma grand-mère lançait souvent en regardant le monde autour d'elle. Elle n'avait pas une très haute opinion de ses contemporains et le faisait savoir chaque fois qu'elle constatait qu'ils se mettaient à divaguer sur un sujet ou un autre. Elle n'aimait pas beaucoup le temps ainsi perdu en discussions inutiles et leurs affirmations gratuites et définitives sur des sujets complexes à propos desquels elle estimait qu'ils n'étaient pas suffisamment renseignés. «Le monde sont fou!» C'était sa façon à elle de clore le débat.

Cette phrase m'est souvent revenue en mémoire au cours des années. Il m'est arrivé de me poser la question à savoir si le monde dans lequel je vis est moins fou, aussi fou ou plus fou que du temps de ma grand-mère. Si j'en avais eu les moyens, j'aurais sans doute demandé à Léger et Léger, les sondeurs du tout et du rien, de se livrer à une vaste enquête pour remettre ma pendule à l'heure. On en aurait appris, des choses. Ils auraient fouillé les coeurs et les reins afin qu'on sache enfin à quoi s'en tenir. Peut-être aurait-on enfin découvert ce qui ne va pas dans notre société.

Mon malaise

Mon malaise remonte à bien plus loin que les derniers jours. En fait, je crois que tout a commencé devant la lamentable expérience des télés-réalités. J'ai alors lancé mon premier «le monde sont fou». Je n'arrivais pas à comprendre comment ces spectacles pour voyeurs, fiers de l'être, avaient pu trouver leur place sur le petit écran. Quand j'ai voulu en discuter autour de moi, on m'a dit que c'était fait pour les jeunes, qu'ils avaient besoin de «se voir» à l'écran, que ça remplissait le rôle du miroir dans leur cas et que j'étais trop vieille pour comprendre ce phénomène.

On m'a aussi dit que les télés-réalités étaient sans doute là pour rester, car leurs cotes d'écoute prouvent bien leur succès et leur valeur sur le marché et que, de toute façon, c'est ça que les jeunes veulent. Qu'importe le vide existentiel que ces émissions révèlent, qu'importe l'insignifiance du propos et la douteuse promiscuité qu'elles encouragent, la critique n'est pas permise. Et puis, c'est évident: si tu es contre la télé-réalité, tu es contre les jeunes. Tasse-toi, matante! Pas besoin d'un savant sondage pour comprendre ça.

J'ai ressenti le même malaise devant la commission Bouchard-Taylor. Pourtant, je comprends bien que c'est ainsi que la démocratie s'exprime, que chacun a le droit de disposer de son discours comme il l'entend, qu'il n'y a jamais faute quand on dit ce qu'on pense sur un sujet, mais à certains moments, je l'avoue, je n'ai pas pu m'empêcher de penser: «Le monde sont fou.» Peut-être parce que j'ai parfois eu l'impression qu'on se présentait devant les deux commissaires somnolents avec des bâtons de dynamite dans les mains et qu'il aurait suffi d'une étincelle pour que ça saute. Après chaque séance, j'avais l'impression qu'on l'avait échappé belle.

Cette semaine encore, j'ai la preuve que ma grand-mère avait raison. Le monde «sont» fou pour vrai! Pendant que des soldats meurent en Afghanistan et que Stephen Harper vient de se faire donner carte blanche par un comité qu'il avait chargé de le conseiller au sujet du maintien de la force canadienne à Kandahar, pendant que les Américains s'enlisent en Irak, pendant que le monde économique pique du nez et que les Bourses sont devenues folles à leur tour, pendant que la planète nous rappelle à l'ordre et nous demande de lui venir en aide, pendant que des populations meurent de faim et de soif, pendant que la bactérie H5N1 a commencé à faire des morts chez les humains et que personne n'en parle plus, pendant qu'on réclame la libération d'Ingrid Betancourt et que Jean Charest, lui, travaille à changer son image pour devenir un grand séducteur d'électeurs, pendant que le 400e anniversaire de Québec est en train de tourner au cauchemar, pendant que les cols bleus continuent de faire la loi à Montréal, pendant que les listes d'attente s'allongent encore dans nos hôpitaux, pendant que nous nous battons chaque jour pour avoir enfin des trottoirs déneigés, nous discourons maintenant, sans pitié, sur les rapports entre les générations. C'est la faute des baby-boomers, non, c'est la faute des X ou des Y.

On se crêpe le chignon, on se crie des noms. Grands parleurs, p'tits faiseurs... Ça aussi, ma grand-mère disait ça, et ce n'était pas un compliment..


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