Kandahar: le Canada crie à l'aide

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Alec Castonguay
Édition du mercredi 23 janvier 2008

Mots clés : Forces armées, rapport Manley, OTAN, Gouvernement, Afghanistan (Pays), Canada (Pays)

Le rapport Manley propose de lancer un ultimatum à l'OTAN

Ottawa -- Le Canada et ses alliés n'ont pas déployé suffisamment de soldats à Kandahar pour assurer la sécurité et le développement de la région. Pour remédier à la situation, le rapport Manley dévoilé hier recommande de lancer un ultimatum à la coalition internationale présente en Afghanistan: un autre pays, muni d'une force de 1000 soldats, doit venir soutenir le Canada à Kandahar dans les prochains mois, sans quoi Ottawa devra se retirer de la dangereuse province du Sud afghan en 2009, comme prévu.

Le groupe de travail sur l'avenir de l'engagement canadien en Afghanistan, mis sur pied par Stephen Harper et présidé par l'ancien ministre libéral John Manley, affirme dans son rapport que la mission canadienne dans ce pays est «importante» et doit se poursuivre au-delà de 2009. Par contre, le Canada assume une trop lourde tâche à Kandahar, ce qui complique le bon déroulement de la mission, estiment les cinq auteurs du document.

Pour soulager les militaires canadiens déjà déployés à pleine capacité et ainsi permettre davantage de progrès sur le terrain, le Canada doit convaincre un allié de venir lui prêter main-forte dans la province de Kandahar, a martelé John Manley lors de la conférence de presse. «Il faut 1000 soldats de plus d'ici un an. Si ce n'est pas possible, le Canada doit signifier qu'il laissera la sécurité de Kandahar à un autre pays», affirme-t-il, tranchant. Selon le groupe de travail, qui a étudié la question afghane pendant trois mois, «il n'y a pas assez de troupes à Kandahar pour atteindre des résultats, ce qui menace la mission».

Mais cet avertissement lancé aux autres pays de l'OTAN trouvera-t-il des échos? Le Canada, les États-Unis, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas réclament à grands cris du renfort dans le sud de l'Afghanistan, là où l'insurrection est la plus violente, depuis 2006. Aucun pays n'a encore répondu à l'appel. «Il est temps pour l'OTAN et nos alliés de passer de la parole aux actes et de prouver leur sérieux envers cette mission», soutient John Manley.

Ce dernier reconnaît toutefois que convaincre un autre pays de s'impliquer à Kandahar ne sera pas facile. C'est pourquoi, souligne le rapport, il faut mettre en place une offensive diplomatique «cohérente et assidue» directement menée par le premier ministre. Le prochain sommet de l'OTAN, qui aura lieu en avril à Bucarest, devrait permettre de savoir si un partenaire est disposé à venir aider le Canada. John Manley recommande d'ailleurs au Parlement de ne pas voter sur l'avenir de la mission canadienne avant ce sommet crucial.

Est-ce que la présence prochaine de 3200 nouveaux soldats américains dans le sud de l'Afghanistan pourrait être une solution aux problèmes du Canada à Kandahar? «Ça pourrait nous aider, mais pour l'instant, cette présence n'est pas permanente», répond M. Manley, qui précise que le Pentagone a promis cette force pour sept mois seulement. «Si ça devient permanent, peut-être que ça remplira nos conditions. Il faudrait voir.»

Une mission sans date butoir

Si un allié se porte volontaire pour aider le Canada, le rapport Manley souligne qu'Ottawa devrait rester engagé en Afghanistan au-delà de 2009. Il ne donne aucune date butoir. «Le groupe ne voit aucun argument logique qui puisse justifier le choix de février 2009 pour mettre fin à la mission militaire du Canada à Kandahar», peut-on lire.

Le rapport résume ainsi l'objectif du Canada: «Essentiellement, la politique canadienne a pour but de confier aux Afghans les rênes de leur destinée, dans un pays mieux gouverné, plus pacifique et plus sûr.» Quand cela sera-t-il atteint? «Le retrait de nos forces se fera tôt ou tard, a dit John Manley. La question est de savoir quand. Quitter rapidement reviendrait à gaspiller nos efforts et à renier nos sacrifices. Ce n'est pas possible de donner une date de retrait.»

Le groupe de travail souligne que l'enjeu central est la formation de l'Armée nationale afghane (ANA). «Le programme d'entraînement de l'ANA, c'est la clé de notre sortie», affirme John Manley. C'est uniquement avec une armée afghane efficace et une police locale autonome que le Canada pourra un jour passer d'un rôle militaire à un rôle civil en Afghanistan, dit-il.

Selon le groupe de travail, le Canada doit également assumer sa décision d'aller à Kandahar et ne pas seulement rejeter la faute sur l'OTAN. «C'était notre choix d'aller à Kandahar, alors ce n'est pas si facile de dire à l'OTAN d'envoyer quelqu'un d'autre [prendre notre place] maintenant, dit John Manley. Par contre, il faut un partenaire. C'est raisonnable de demander de l'aide. Notre fardeau est trop lourd.»

Le Canada doit toutefois rééquilibrer sa mission, qui penche trop vers le militaire actuellement, disent les auteurs. «Il est essentiel de corriger les déséquilibres, au chapitre du financement et du personnel, entre l'imposante mission militaire canadienne en Afghanistan et la mission civile nettement plus modeste qui oeuvre à la reconstruction, au développement et à la gouvernance», peut-on lire.

Le gouvernement est aussi montré du doigt pour son manque de transparence et ses lacunes en communication. «Les gouvernements n'ont pas su entretenir des communications franches avec la population pour exposer les raisons de la participation du Canada», peut-on lire.

N'empêche, cette mission vaut la peine d'être poursuivie, soutiennent les auteurs du rapport. «La présence du Canada en Afghanistan est importante, dit John Manley. Les citoyens afghans ont désespérément besoin de nous. Ce n'est pas un désastre [cette mission], la qualité de vie des Afghans s'est beaucoup améliorée depuis six ans.» Il s'agit aussi d'une mission importante pour la crédibilité canadienne, ajoute-t-il. «Maintenant, le Canada est écouté sur la scène internationale. Le coût est élevé, c'est vrai, mais il ne faut pas laisser ce capital disparaître.»

Réactions politiques

Le premier ministre Stephen Harper a remercié les cinq membres du groupe de travail hier, sans toutefois formuler d'autres commentaires. Il consultera son caucus et le conseil des ministres avant de faire connaître sa réponse au rapport. Le gouvernement a déjà signifié qu'il désire poursuivre la mission afghane dans sa forme actuelle jusqu'en 2011. C'est toutefois un vote aux Communes qui tranchera le débat ce printemps.

Le chef du Parti libéral du Canada, Stéphane Dion, réuni avec son caucus à Kitchener, en Ontario, a refusé de commenter le rapport de 45 pages hier. «J'en ai pris connaissance, mais je ne l'ai pas lu. [...] Nous réagirons après l'avoir lu», a-t-il dit. Le PLC pourrait-il changer sa position, qui consiste à demander la fin de la mission de combat à Kandahar en 2009? «J'ai toujours un esprit ouvert», a-t-il laissé tomber.

Les positions du Bloc québécois et du NPD n'ont toutefois pas bougé d'un iota hier. Gilles Duceppe juge que le rapport Manley donne «carte blanche à Stephen Harper pour mettre en oeuvre son véritable objectif, qui est de continuer à faire la guerre en Afghanistan, et ce, indéfiniment». Le Bloc souhaite un départ de Kandahar en 2009.

Le chef bloquiste qualifie d'ailleurs de «poudre aux yeux» l'ultimatum du rapport, puisque la présence accrue des soldats américains dans le Sud afghan pourrait justifier une prolongation, selon lui. Le Bloc réclame un vote «au plus tôt», soit avant la rencontre de l'OTAN en Roumanie prévue en avril.

Le NPD avait sensiblement la même réaction hier, lui qui demande un retrait immédiat des troupes canadiennes. «M. Harper n'a pas l'habitude de commander des rapports avec lesquels il va être en désaccord, a soutenu Thomas Mulcair. Là, il a le feu vert pour continuer sa mission de combat après février 2009.»

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Avec la collaboration d'Alexandre Shields


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