Le hockey-vérité
Mots clés : Junior, Isabelle Lavigne, Stéphane Thibault, Hockey, Cinéma, Québec (province)

Leur proposition? Non pas passer deux semaines collés sur la baie vitrée et en tirer des faits saillants, mais suivre l'équipe pendant la saison. Toute la saison (2005-06, en l'occurrence). Tous les jours. Six mois sans discontinuer. Avec accès au bureau de l'entraîneur-chef, au vestiaire, aux réunions des dirigeants, à l'autobus, même aux chambres d'hôtel. Les films sportifs ont la plupart du temps le défaut de verser dans le romantisme primaire, où le personnage principal en arrache avant de gagner le championnat, (re)conquérir le coeur de sa belle et remercier intérieurement son coach de lui avoir botté le derrière. «Mais le quotidien n'est pas romantique», dit Thibault, et les coréalisateurs ont plutôt choisi le pari du cinéma-vérité.
Le résultat: Junior, un film à la fois étonnant et puissant, dénudé, étrangement intense. Il n'y a pas de commentaires. Pas de musique. Pas d'entrevues. Il n'y a même pas de scènes de hockey. Tout se déroule en coulisses, là où des enjeux insoupçonnés pour le commun des mortels se dessinent. Là où l'entraîneur engueule ses protégés ou offre de leur venir en aide. Là où un joueur apprend qu'il vient d'être échangé. Là où un autre est torturé par l'importance à donner respectivement au sport et à ses études. Là où une pression intenable en fait fondre en larmes un autre. Là où les agents et les dépisteurs font et défont des carrières. Bref, là où on ne va jamais si on n'est pas du milieu. Comme quoi ce n'est pas que sur la glace que ça se passe.
«L'une de nos conditions était que nous devions avoir carte blanche, dit Stéphane Thibault. Pas question de trucs qu'on peut filmer et d'autres non.» Aussi le document va-t-il au fond des choses dans toute la mesure du possible.
Après avoir été présenté aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal en novembre dernier, Junior prendra l'affiche vendredi à Montréal (Ex-Centris), Québec et Sherbrooke.
Pour réaliser le documentaire qui fait un peu moins de 100 minutes, Isabelle Lavigne et Stéphane Thibault ont dû faire un tri délicat dans plus de 160 heures de tournage. Mais le tandem se rappelle aussi les longues heures creuses pendant lesquelles il ne se passait rien. «La plupart du temps, on restait là à attendre», dit la première. «On a été des semaines entières sans rien tourner», ajoute le second. Et la particularité de ce genre de travail réside dans le fait que malgré l'oisiveté, il faut constamment demeurer sur le qui-vive. «Quand quelque chose se produit, ça se produit vite. Il faut le capter. On ne peut pas recommencer. On ne peut pas demander à l'entraîneur d'aller annoncer de nouveau à son joueur qu'il vient d'être échangé...»
D'évidence, ce type de démarche soulève des interrogations. La présence d'une caméra ne force-t-elle pas les protagonistes à être moins «naturels»? Et sa présence constante ne finit-elle pas par tomber sur les nerfs de certains?
Non, répondent les cinéastes. «Au début, on avait une certaine crainte quant à l'humeur du groupe. Les gars nous avaient bien acceptés quand ils avaient été informés du projet, mais on avait peur que ça change de bord. Que certains se mettent à nous blâmer quand les choses tournaient mal pour eux. Mais ça ne s'est pas produit, même s'il y a eu de longs moments de déprime parce que le Drakkar a connu une assez mauvaise première moitié de saison cette année-là», racontent-ils.
En fait, les joueurs et les dirigeants de l'équipe sont tellement concentrés sur leurs affaires, un sentiment d'urgence continuel règne à tel point que la caméra et ceux qui la manient ne tardent pas à devenir invisibles. Stéphane Thibault relate une anecdote à cet égard. «À un moment donné, l'entraîneur-chef du Drakkar, Éric Dubois, nous dit qu'il est dommage que nous n'ayons pas été présents dans son bureau la veille au soir parce qu'il y avait eu une discussion particulièrement intéressante. Mais nous étions là! Il ne s'en souvenait plus. Nous faisions tellement partie du décor qu'il ne nous voyait plus. Nous étions le dernier de leurs soucis.»
Les personnages que l'on suit connaissent des fortunes diverses. Éric Dubois doit composer avec les heurs et malheurs d'une vingtaine de garçons aux humeurs changeantes et aux destins souvent diamétralement opposés, de même qu'avec ses propres patrons. Ryan James Hand, un costaud, est perçu comme ayant une influence négative dans le vestiaire et devra être envoyé ailleurs. Ryan Lehr, lui, veut être échangé à une équipe des Maritimes pour se rapprocher de sa famille. Alex Lamontagne, une étoile montante, attire la convoitise de plusieurs clubs. Benjamin Breault nourrit l'espoir d'être repêché par une équipe de la Ligue nationale à la fin de la saison (il sera finalement sélectionné par les Sabres de Buffalo). Et Jean-Sébastien Hogg, qu'on voit mais n'entend pas, espère seulement jouer davantage; cédé au Titan d'Acadie-Bathurst au début de la campagne suivante, il abandonnera le hockey pour se tourner vers une carrière de pompier. Mais il ne regrette rien, racontait-il hier, en dépit des espoirs déçus.
Relativement dur par moments, mais toujours résolument réaliste, Junior laisse les situations parler d'elles-mêmes, pour reprendre l'expression de Stéphane Thibault. S'il est vrai que la vérité ne plaît pas à tout le monde, l'ensemble dérange et force à une réflexion sur le sport d'élite, et surtout sur cette affaire apparemment sérieuse qui consiste à faire jouer des enfants.
Vos réactions
Parlons hockey... - par Serge Beauchemin
Le jeudi 24 janvier 2008 01:00
À Normand Chaput - par François Rioux
Le mercredi 23 janvier 2008 16:00
heur n est pas dans mon dictionnaire - par Normand Chaput
Le mercredi 23 janvier 2008 08:00

