Les anti-Bougon
Mots clés : Les Lavigueurs, loterie, télévision
Le Québec s'émeut du drame scénarisé des Lavigueur

Des niveaux de Canal 10, quoi, la chaîne que devait bien capter la famille avec des oreilles de lapin dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, devenu Ho-Ma, sous les pressions spéculatives des bobos.
Montréal, comme tout le Québec, a bien changé depuis que cet échantillon du vulgum pecus a remporté très exactement 7 650 267 $, le 29 mars 1986, le plus gros lot distribué jusqu'alors par Loto-Québec. Les Lavigueur ont ensuite été mangés tout rond par les médias, ridiculisés jusqu'à plus drôle, comme le montre maintenant la fiction en odeur de vérité. Les médias prennent, les médias donnent.
Le rôle néfaste des médiacrates revient comme un leitmotiv sur les blogues surchauffés depuis deux semaines. «Quand je vois les mensonges qu'ont écrits sur eux ces petits journalistes de bas étage pour vendre leurs torchons, je crois que cette famille aurait eu intérêt à prendre immédiatement des mesures légales pour que la vérité soit écrite et non attendre aussi longtemps pour faire éclater la vérité dans une télésérie», écrit un participant aux échanges en ligne de Radio-Canada. Un autre compare les Lavigueur à Britney Spears, «elle aussi sans cesse harcelée» par les fouille-merde.
Compassion et réparation
«Je pense en gros que ce téléroman est avant tout une réparation», commente la professeure Lucia Ferretti, de l'Université du Québec à Trois-Rivières. Spécialiste de l'histoire du catholicisme au Québec, rattachée au centre interuniversitaire d'études québécoises, elle a regardé la fin du premier épisode et tout le deuxième. «Un des membres de la famille a été profondément blessé de la manière dont cette famille est devenue la proie des préjugés de classe. Et il s'est dit qu'il voulait réparation. Après tout, pourquoi pas?», ajoute-t-elle en faisant référence au livre éponyme d'Yve Lavigueur qui a servi d'inspiration principale à la minisérie.
Tous les protagonistes du drame ont disparu, tous sauf lui et sa soeur Sylvie. La mère est morte avant de toucher le magot. Louise-la-rebelle est décédée d'une insuffisance cardiaque en 1991, dans la jeune vingtaine. Le père Jean-Guy a succombé à des problèmes respiratoires en 2000. Michel, le plus jeune fils de la famille, s'est suicidé en 2004. La «vraie histoire» est là, dans cet acharnement obstiné du sort qui a tout repris après avoir tout donné.
La professeure Ferretti élargit le problème dans son courriel au Devoir au sujet de cet écran cathartique. «Les préjugés de classe sont malheureusement une plaie sociale; les Lavigueur n'ont pas été les seuls à en faire les frais. Tous les jours, bien des gens en sont victimes. En ce sens, même si la série n'est pas la meilleure qu'on ait vue sur les ondes, ce n'est pas si mal que, pour une fois, un point de vue populaire (au sens de venant vraiment du peuple) soit présenté, non?»
Portrait de prolétaires
Le sociologue Fernand Harvey, titulaire de la Chaire Fernand-Dumont sur la culture à l'Institut national de la recherche scientifique, se réjouit aussi de ce portrait de groupe avec ouvriers, comme on en trouvait déjà dans Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy. «C'est une famille probablement assez représentative d'une époque révolue de l'est de Montréal», dit le chercheur, lui-même originaire de ce quartier industriel de la ville. «La série nous montre le sort de ceux qui n'ont pas eu cette chance d'étudier. Elle nous rappelle nos racines ouvrières, la fin de l'industrialisation classique, tout un monde qui disparaît avec la classe ouvrière type, modeste mais travailleuse, qui fera place à des gens beaucoup plus pauvres, sans emploi, sur le BS.»
Le professeur note que la télévision a plutôt tendance à ridiculiser les milieux défavorisés. Pour le spécialiste de la culture prolétarienne, Les Lavigueur, c'est Les Bougon, la rapine en moins. Un bel exercice antimisérabiliste aussi. «Ce sont des anti-Bougon, oui, dans un sens. Mais on peut aussi penser à des personnages de Michel Tremblay. Un drame se joue là aussi, une tragédie grecque où les malheurs s'accumulent et où se vit un choc des univers culturels. Voilà une famille avec ses points de repère de quartier, son mode de vie, sa consommation modeste catapultée dans un univers de surconsommation qui va aboutir à des extravagances, dont l'achat du fameux château, la résidence familiale. Cette histoire signale un déracinement. Elle montre que les liens familiaux, avec la revalorisation de la consommation et de l'individualisme, se sont plus ou moins distendus. L'argent vient briser ce monde et introduire une logique du chacun pour soi. Dans ce sens, c'est une oeuvre qui demeure assez près de la réalité.»
Le réel et l'émotion vécue
Le mot est lâché. Mario Clément, directeur des programmes de Radio-Canada prétend dire la vérité avec son oeuvre, d'ailleurs sous titrée La vraie histoire. «Est-ce qu'on peut corriger l'histoire?, a-t-il demandé au lancement. Il faut réparer l'injustice que nos médias ont créée, je pense que c'est notre job de faire ça.»
La question taraude l'observateur des médias Nicolas Renaud, coéditeur de l'excellente revue en ligne sur les images horschamp.qc.ca. Il vient d'y publier une série de trois textes sur les reconstitutions dramatiques d'événements réels, une vague croissante depuis quelques années, au petit comme au grand écran, ici comme ailleurs. La série Les Lavigueur s'inscrit dans une longue lignée où se croisent des séries sur Félix Leclerc ou René Lévesque, la Crise d'octobre ou Charles et Diana.
«Les rapports que l'on entretient avec la réalité et avec l'histoire, dans notre société comme dans nos fictions, deviennent de plus en plus complexes, dit le médiologue. Surtout quand il est question de l'histoire récente. Trois semaines après la mort de Jean-Paul II, les télés proposaient les premiers téléfilms sur sa vie. Pourquoi? De manière cavalière, je répondrais qu'au fond, et paradoxalement, l'histoire, la "vraie histoire" ne nous intéresse pas. On aime s'émouvoir devant des personnages qu'on peut mythifier.»
Critique à coup de marteau, il parle encore du «pseudo-réalisme de l'émotion vécue». Nicolas Renaud s'étonne par exemple de la nécessité de produire de la fiction sur des événements réels. René Lévesque a droit au traitement deux fois par décennie, ou presque. «A-t-on besoin de connaître les détails de sa vie de couple pour comprendre l'homme politique? Les producteurs misent sur le fait que l'histoire mise en fiction intéresse déjà les téléspectateurs. Il suffit ensuite de formater le réel, de le simplifier et de mettre en branle les codes habituels du succès populaire. La série sur Trudeau multipliait les scènes de sexe. Celle des Lavigueur aussi...»
Un coquin de teleduquebec.ath.cx fait remarquer que les deux premiers épisodes se terminent sur une baise impliquant l'adolescente délurée de la famille, la jeune Louise. «On croirait du Réjean Tremblay», note le polisson. La même discussion porte ensuite sur le langage des protagonistes, dont ce cri du coeur lancé par la même Louise (Laurence Leboeuf) quand elle réalise que sa famille vient de décrocher le gros lot: «Ah ben esti d'tabarnac!».
Fort en thème, le spécialiste Renaud distingue la reconstitution ou l'évocation (comme dans un film sur la Conquête) de la dramatisation (comme dans le cas des Lavigueur). Il s'interroge alors sur l'opportunité de dramatiser ce qui pourrait être documentarisé par l'entremise des milliers de mètres d'images d'archives. «Le jeu devient immensément complexe. Dans le cas des Lavigueur, on veut même renverser l'image offerte par les médias. Je suis prêt à accepter l'idée que la famille a été ridiculisée injustement. Mais prétendre que la fiction nous donnerait, elle, toute la vérité, c'est d'une naïveté crasse. La fiction va au contraire dans un autre extrême, dans les bons sentiments et les clichés.»
Les Lavigueur ne sont pas seuls tombés dans ce panneau. Notre société rejoue constamment dans l'artifice ce qui s'est réellement produit. Aujourd'hui les Lavigueur. Et demain? La tragédie de l'École polytechnique? Gilles Vigneault, sa vie, son oeuvre? Pierre Bourgault et ses bums? «Au fond, notre culture perd son imagination, constate Nicolas Renaud. La part des scénarios originaux semblent de plus en plus faibles. Les écrans pigent dans la réalité, les faits divers, proposent des remakes de série, de films, de jeux vidéo, de bandes dessinées ou de romans graphiques. La fiction ne devrait-elle pas plutôt miser sur le pouvoir et la puissance d'imagination?»
Vos réactions
Voyeurisme II - par Claude L'Heureux (claude.lh@sympatico.ca)
Le mardi 22 janvier 2008 11:00
Encore une fois.. - par Mylene Gaudreau (mylene.gaudreau@usherbrooke.ca)
Le mardi 22 janvier 2008 10:00
@ Yvon Montoya - par Michel Leclaire (leclaire.michel@videotron.ca)
Le mardi 22 janvier 2008 08:00
Que de salive et ... - par Robert Libersan (rlibersan@cgocable.ca)
Le mardi 22 janvier 2008 08:00
Levrette, Leboeuf et Lavigueur - par jacques noel
Le mardi 22 janvier 2008 08:00
La culture prolétarienne? - par Yvon Montoya (yvonmontoya@sympatico.ca)
Le mardi 22 janvier 2008 07:00
Le réel est souvent préféré à l'imaginaire - par Gilles Bousquet
Le mardi 22 janvier 2008 07:00
La télévision est malade - par Jean St-Jacques
Le mardi 22 janvier 2008 07:00

