Partir, errer, revenir, écrire
Mots clés : Vandal Love ou Perdus en Amérique, Commonwealth Writer's Prize 2007, D. Y. Béchard, Culture, Livre, États-Unis (pays), Montréal
D'abord, on tombe sur ceci: Vandal Love ou Perdus en Amérique, tout juste traduit en français. Un livre étonnamment puissant. Qui a valu à D. Y. Béchard le Commonwealth Writer's Prize 2007 du premier roman.
Le roman
On est en Gaspésie, avant la Révolution tranquille. On sera bientôt aux États-Unis. Rêve américain oblige. Des enfants naîtront, voudront savoir d'où ils viennent exactement. Et feront en chemin inverse la trajectoire de leurs parents.
Voilà, Vandal Love ou Perdus en Amérique, c'est ça: un roman sur l'errance, la fuite. Un roman sur le besoin d'appartenance, aussi, sur la nécessité d'avoir des racines.
Mais n'allons pas trop vite. La famille gaspésienne dont il est question ici a ceci de particulier qu'elle engendre des géants et des nains. Ces gens-là ne font rien à moitié, c'est tout ou rien.
Pas de concordance possible entre les deux branches familiales, aucune ressemblance. Chacun sa vie, son monde, sa route. Chacun ses aspirations et ses déceptions.
D'abord, virée chez les géants, à la force physique exceptionnelle. Fin de la première partie du roman. Ensuite, visite non guidée dans l'univers des nains, empreints de spiritualité. Puis, au bout du compte, à peine esquissées, les retrouvailles entre les deux clans.
Après tout, ils appartiennent à la même famille, non? Pour ne pas dire qu'ils appartiennent comme vous et moi au genre humain. Pas la peine de nier l'autre, ni de se renier soi-même. Ça peut prendre plusieurs générations avant d'y arriver, mais ça finit par faire son chemin. On l'espère, du moins.
L'auteur
Deni Yvan Béchard est né à Vancouver. Son père, mort il y a une dizaine d'années, était gaspésien. Et braqueur de banques, en passant. Sa mère, qui vit toujours, est américaine. Et ex-freak, pour votre information.
Le père
Attardons-nous au papa, pour commencer. «Mon père parlait le français mais n'aimait pas le parler. C'est quelqu'un qui a renié le Québec à cent pour cent. Il est né dans une famille très pauvre, dans un petit village près de Matane, en 1938.»
Quand D. Y. Béchard était petit, son père lui parlait du Québec en ces termes: «Il fait froid là-bas, les gens sont pauvres, vont à l'école jusqu'à l'âge de 14 ans, puis travaillent dans les champs. Les curés son hyper méchants. Tout le monde se bat, tout le temps, et boit, beaucoup. C'est très brutal.»
Papa Béchard a vécu à la dure. Il a travaillé sur la Côte-Nord, dans les chantiers, dans les forêts, sur les barrages. Après un séjour à Montréal, il a décidé de quitter définitivement le Québec. «Il voulait vivre comme les Américains. Faire la belle vie, comme eux.»
L'homme a passé quelques années aux États-Unis. «Il a mené une vie de criminel, a fait de la prison, puis, un moment donné, a été expulsé au Canada, à atterri à Vancouver, où il a rencontré ma mère.»
La mère
«Ironiquement, c'est maman qui a insisté pour qu'on parle français, mon frère, ma soeur et moi. Elle nous a inscrits à des cours de français, à Vancouver, quand nous étions petits. Et nous a donné accès à un tuteur belge, plus tard, quand nous sommes allés vivre aux États-Unis, après la séparation de mes parents. J'avais dix ans à l'époque.»
Le genre de femme qu'elle était, la mère? «Une hippy totale, qui s'intéressait à l'occultisme. Exactement comme l'un des personnages dans mon roman. Elle aurait voulu être artiste, mais n'a pas réussi. Elle a quitté les États-Unis avec quelqu'un qui fuyait la conscription, à l'époque de la guerre du Vietnam. Quand elle a rencontré mon père, à Vancouver, il était vendeur de drogues et voulait fonder une famille, revenir à une vie plus saine. Elle est tombée enceinte. Elle avait cette idée: elle voulait vivre le retour à la terre.»
Les premiers souvenirs de D. Y. Béchard enfant? «Nous sommes dans une roulotte, sans eau courante, sans électricité. Comme on n'a pas de frigo, on met les poissons qu'on pêche dans une vieille pinte de lait, qu'on conserve dans un ruisseau. C'est une enfance assez intéressante pour un écrivain... »
L'écriture
«Je ne me souviens pas de ne pas avoir voulu écrire. Dès l'âge de huit ans, j'écrivais des contes, des nouvelles.» Mais pas question de publier quoi que ce soit: «C'était trop mauvais.»
D. Y. Béchard, lecteur boulimique depuis sa tendre enfance, a très tôt établi ses standards. Quand il a commencé à écrire Vandal Love... , qu'il a mis huit années à peaufiner, c'est rien de moins que Faulkner, García Márquez, Joyce et Proust qu'avait en tête ce détenteur d'une maîtrise en littérature française et d'une maîtrise en littérature américaine. «Je voulais répondre aux oeuvres de mes maîtres littéraires, lier toutes mes influences ensemble.»
Une vingtaine de fois au moins l'apprenti écrivain a relu le manuscrit de son premier roman à voix haute avant de remettre la version définitive de son livre à son éditeur canadien, Random House. «Je voulais entendre ce que j'avais écrit, comme un poème.»
La genèse de Vandal Love...
«Mon idée de départ, c'était de reprendre l'histoire de mon père et de raconter l'histoire perdue des gens qui vivaient en Amérique. Je m'intéressais à la réalité des francophones dispersés aux États-Unis.»
Il a voyagé dans le Maine, en Louisiane, est allé un peu partout aux États-Unis, a abouti dans les pires trous. «J'avais amassé deux mille pages de notes.» Il a commencé par faire des descriptions de personnages. Puis, soudain, a eu l'idée de mettre en scène des géants.
Au pays des géants
«En tant qu'enfant, dans mon imagination, le Québec, c'était le pays de la terre, où vivaient des gens qui étaient imprégnés de la force de la terre. Mon grand-père paternel, à mes yeux, était un géant. Je ne l'ai jamais rencontré, mais j'ai vu des photos. Il avait du sang amérindien, il était gigantesque, avec des mains énormes, aplaties par le travail.»
L'image du géant a fait son chemin. Et celle des nains, par conséquent. S'il y avait des géants, il y avait forcément des nains... «À côté des hommes forts, résistants, batailleurs, il y avait les autres, ceux qui ne pouvaient pas survivre, qui tombaient malades, mouraient de tuberculose... ou s'en sortaient à bout de bras, se réfugiaient dans la foi, dans les choses de l'esprit. J'ai eu envie d'aller voir des deux côtés, de décortiquer les perceptions de chacun.»
Il a trouvé là une métaphore «parlante», comme on dit, la métaphore essentielle qu'il cherchait. Autrement dit: «Ça correspond à l'idée que, si on a deux groupes de personnes différentes, chaque groupe trouve l'autre bizarre. Et le transforme en monstre dans son imagination. Ce n'est pas loin de ce qu'on fait avec les Arabes aux États-Unis aujourd'hui. Ces gens en Irak, ou ailleurs, on les voit comme des fous, des malades. Toujours cette idée de réduire quelqu'un de différent en monstre, pour se justifier soi-même d'être qui on est.»
Lui-même s'est toujours perçu comme quelqu'un de différent aux États-Unis. «Quand je suis arrivé là-bas, en Virginie, j'avais l'impression d'être entouré de personnes homogènes, qui étaient fières d'être homogènes, de ne pas avoir d'histoire. Moi, mon père m'avait raconté toutes sortes d'histoires, et on avait toujours beaucoup voyagé, mené une vie d'errants.»
L'errance versus l'appartenance
«Je pense que dans l'errance, dans le fait de fuir, comme le font les personnages de mon roman, il y a ce désir d'appartenance: on fuit toujours un monde auquel on sent qu'on n'appartient pas. Où on n'est pas soi-même, où on n'est pas content. C'est ce que je voulais explorer dans Vandal Love... Je voulais comprendre pourquoi les gens errent. Pourquoi moi, j'ai tellement erré. Et mon père avant moi.»
Une chose est sûre pour lui: «Plus on erre, moins on peut appartenir à un lieu, un milieu, un groupe, une famille. Plus on erre, plus on pense qu'ailleurs c'est mieux. Et la seule chose qui reste à faire finalement, c'est de continuer d'être en mouvement, de voyager. Parce que tant qu'on est en mouvement, on a l'idée qu'on va trouver quelque chose comme la vérité, qu'on va atteindre l'absolu. Mais tout ça n'est qu'illusion.»
Son lien d'appartenance à lui, D. Y. Béchard: l'écriture. Son plus grand défi: construire une oeuvre sans compromis. Ce qui n'exclut pas, entre-temps, de se poser quelque part... idéalement à Montréal, P.Q.
Collaboratrice du Devoir
***
Vandal Love ou Perdus en Amérique
D. Y. Béchard
Traduit de l'anglais par Sylvie Nicolas
Québec Amérique
Montréal, 2008, 243 pages
Vos réactions
Aucun commentaire ... soyez le premier !

