Pression sur Harper

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Alec Castonguay
Édition du samedi 12 et du dimanche 13 janvier 2008

Mots clés : provinces, Harper, Gordon Campbell, Gouvernement, Relations fédérales-provinciales, Québec (province), Canada (Pays)

Les provinces veulent qu'Ottawa en fasse plus pour soutenir l'économie

«Je ne veux pas que les travailleurs deviennent de la chair à canon lors d'une élection. On va suggérer fort à M. Harper de prendre les moyens nécessaires pour faire passer la mesure rapidement. Je suis convaincu qu'il peut le faire», a déclaré Jean Charest hier avant sa rencontre avec le chef conservateur.

Photo: Agence Reuters

Ottawa — Les premiers ministres de tout le pays se sont engouffrés hier soir au 24 Sussex, la résidence officielle de Stephen Harper, avec une idée bien arrêtée: mettre toute la pression sur Ottawa afin qu’il en fasse davantage pour contrer le ralentissement économique anticipé, stimuler la productivité et aider les secteurs forestier et manufacturier à sortir de la crise.

Malgré les disparités entre les provinces et la croissance économique à deux vitesses entre l’Est et l’Ouest, les premiers ministres s’étaient entendus pour parler essentiellement d’économie hier soir. Une volonté qui tombait à point, puisque l’on apprenait hier matin que le Canada, après plusieurs mois de croissance, avait perdu 18 700 emplois en décembre, soit la plus forte perte depuis mars 2003, au moment du SRAS.

C’est la première fois que Stephen Harper rencontrait ensemble ses homologues provinciaux et territoriaux depuis qu’il a pris le pouvoir, il y a deux ans. Les 14 premiers ministres se sont enfermés en tête à tête (sans adjoint ou fonctionnaire) vers 17h30 dans la somptueuse demeure du 24 Sussex pour s’attabler autour de spécialités canadiennes: filet de veau et fromage du Québec, bœuf de l’Alberta, huîtres du Nouveau-Brunswick, yogourt glacé de la vallée de la Saugeen (Ontario), etc.

Si les premiers ministres de l’Ouest du pays ont semblé apprécier la teneur de la réunion, eux dont l’économie roule à plein régime, le souper est visiblement resté en travers de la gorge de certains dirigeants, notamment ceux du Québec et de l’Ontario. La rencontre informelle ne s’est d’ailleurs pas éternisée, prenant fin à 21h comme prévu. Les premiers ministres des provinces ont beaucoup parlé, brassant des idées pour soutenir l’économie, alors que Stephen Harper a plutôt écouté, sans trop intervenir, a soutenu au Devoir une source de la délégation québécoise.

Aucune proposition n’a fait consensus, si ce n’est de maintenir les impôt à un niveau compétitif. La plupart des premiers ministres ont toutefois demandé à Ottawa d’en faire plus dans son prochain budget. «On verra ce que le premier ministre Harper fera avec tout ça», a lancé un Jean Charest manifestement déçu.

«Aujourd’hui, je n’ai pas trouvé le partenaire que je cherchais, a enchaîné l’Ontarien Dalton McGuinty, visiblement contrarié. Tout le monde a une responsabilité pour aider l’économie à mieux se porter. Nous allons malheureusement continuer seuls.» Êtes-vous tombé d’accord avec M. Harper sur quelque chose? a-t-on demandé. «Oui, le souper était bon», a-t-il lâché, avant de tourner les talons.

Le premier ministre Jean Charest avait un ton moins cassant, mais il n’était visiblement pas plus heureux que la veille, alors qu’il fustigeait la fiducie fédérale d’un milliard de dollars qui vise à venir en aide aux secteurs forestier et manufacturier. Le Québec et l’Ontario jugent les fonds insuffisants et la répartition déficiente. Le Québec touchera 217 millions de cette fiducie, soit l’équivalent de 10 % des mesures (deux milliards de dollars) annoncées par le gouvernement du Québec à lui seul pour soutenir ces deux secteurs en crise.

Jean Charest souhaite également que Stephen Harper revienne sur sa décision de lier sa fiducie d’un milliard au prochain budget, puisque son adoption est loin d’être assurée en mars prochain. «C’est une mauvaise idée, a-t-il lancé. Le problème est aujourd’hui, alors il faut agir aujourd’hui. Je ne veux pas que les travailleurs deviennent de la chair à canon lors d’une élection. [...] Je suis certain qu’il y a une manière de bouger dès maintenant.» Les trois partis d’opposition aux Communes ont en effet proposé la création d’une loi distincte du budget, question de faciliter l’adoption des mesures.

Mais le premier ministre Harper n’a pas bronché hier soir. Le fiducie ne sera pas bonifiée, la répartition entre les provinces ne sera pas modifiée et le tout sera lié au très incertain budget fédéral. «Il a réitéré que ce sera dans le budget, j’ai réitéré que ça devait être maintenant», a simplement dit Jean Charest, sans vouloir élaborer. Une source du gouvernement québécois a ajouté: «on n’a pas progressé ce soir.»
Ces rebuffades à répétition de Jean Charest depuis jeudi ont visiblement dérangées dans les hautes sphères du gouvernement conservateur. «On espère que Québec va utiliser les 400 millions de dollars de plus qu’il recevra en péréquation cette année pour aider ses industries», a sèchement répliqué une source fédérale en faisant référence aux baisses d’impôt de 700 millions annoncées par Jean Charest tout de suite après le règlement sur le déséquilibre fiscal, en mars dernier.

Une discussion franche
Les premiers ministres ont par contre apprécié de se rencontrer tous ensemble pour une rare fois. Stephen Harper, qui a émis un communiqué tard hier soir, estime d’ailleurs que les discussions ont été «constructives». «Nous voulons que notre grand pays continue de faire des progrès et que toutes ses régions y contribuent pleinement. Il est donc essentiel que tous les ordres de gouvernement au Canada travaillent ensemble en ce sens», a-t-il dit en rappelant que son gouvernement avait déjà pris des mesures importantes, notamment en baissant les impôts.

Dalton McGuinty, de l’Ontario, espère que ces bonnes paroles se traduiront en mesures concrètes. «Il faut convaincre le premier ministre Harper de l’urgence d’agir. Réduire les impôts, c’est nécessaire, mais il faut faire plus.» Avec le marché américain qui s’essouffle, le dollar canadien à son zénith, les prix de l’énergie à un niveau record et les pays émergents qui continuent de menacer les entreprises canadiennes, «il est temps de se retrousser les manches», a lancé M. McGuinty.

Le Sénat, pas une priorité
L’économie a pris toute la place lors du souper. C’était d’ailleurs le souhait des capitales provinciales, qui ont du même coup rejeté des discussions sur la réforme du Sénat et l’encadrement du pouvoir fédéral de dépenser, deux sujets que voulaient aborder Stephen Harper.

«Je n’ai pas fait le calcul, mais je pense qu’on a parlé quatre heures d’économie et cinq minutes du Sénat», a lancé Gary Doer, du Manitoba, avec un grand sourire. «La réforme du Sénat n’est pas sur mon écran radar», a dit Gordon Campbell, de la Colombie-Britannique. «Ce n’est pas une priorité», a ajouté Ed Stelmach, de l’Alberta. Ces deux dernières provinces sont pourtant favorables à une réforme de la Chambre haute.

Le Québec, qui a demandé en premier que cette rencontre porte sur l’économie, abondait dans ce sens. «Ottawa connaît notre position sur le Sénat et l’encadrement du pouvoir fédéral de dépenser. Il ne sert à rien d’en discuter longtemps, la balle est dans son camp», a confié une source au sein du gouvernement québécois.

Certaines provinces avaient anticipé le peu de résultat d’un tel exercice. Danny Williams, de Terre-Neuve, fidèle à son habitude, n’a pas mâché ses mots hier avant midi. «Faire une réunion, peu importe le sujet, un vendredi soir, sans la préparation habituelle, n’est pas la bonne façon de procéder. C’est fait pour avoir le minimum d’impact. Je pense que cette rencontre ne fera aucune différence», a-t-il dit


Vos réactions


Qui peut faire mieux ? - par Gerry Pagé
Le lundi 14 janvier 2008 23:00

Qu'en penser? - par Gabriel RACLE
Le samedi 12 janvier 2008 14:00

Le fédéralisme asymétrique au ban des accusés - par Fernand Trudel (trudel.f@videotron.ca)
Le samedi 12 janvier 2008 10:00

Réagissez à ce texte


 

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com