L'élite culturelle, une monomanie snobinarde en voie d'extinction

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Frédérique Doyon
Édition du samedi 12 et du dimanche 13 janvier 2008

Mots clés : culture populaire, élite, Culture, Grande-Bretagne (pays), Québec (province)

Photo: Agence France-Presse

Se pâmer à l'écoute de Madame Butterfly, puis courir voir le dernier Harry Potter au cinéma le lendemain... Cette pratique culturelle multiforme caractérise désormais l'élite qui, hier encore, ne fréquentait que la haute culture: théâtre, ballet, concerts classiques. Une monomanie snobinarde en voie d'extinction, selon deux chercheurs britanniques.

L'élite culturelle qui lève le nez sur la culture populaire n'existe plus ou si peu qu'elle ne mérite même pas qu'on la nomme. C'est la principale conclusion d'une étude britannique réalisée par les docteurs en sociologie Tak Wing Chan et John H. Goldthorpe à l'université d'Oxford.

«On ne parvient pas à identifier un groupe significatif de consommateurs qui se cantonnent dans la haute culture», peut-on lire dans l'article de recherche intitulé Cultural Trends - The Social Stratification of Cultural Consumption: Some Policy Implications of a Research Project. Selon le document de recherche, ce groupe représenterait à peine 1 à 2 % de la population dans les sociétés contemporaines.

«On tente de défaire le mythe selon lequel les gens aisés ou de la classe moyenne fréquentent la haute culture en tournant le dos à la culture de masse», a expliqué au Devoir Tak Wing Chan, joint par téléphone. «Au contraire, ils sont eux aussi enclins à se nourrir de culture populaire.»

«Les gens qui consomment le plus de haute culture -- musique classique, opéra, théâtre, ballet, etc. -- tendent aussi à consommer de la culture populaire, au moins autant, sinon plus, que ceux qui se limitent à cette dernière», indique l'étude.

Est-ce à dire que les formes artistiques plus traditionnelles sont menacées? Des statistiques québécoises datant de 2007 le laissaient croire en soulignant le vieillissement et l'essoufflement du public de théâtre et de musique classique.

«Selon moi, on ne peut pas affirmer clairement que la haute culture est en déclin, affirme Tak Wing Chan. La question est de savoir s'il s'agit d'un phénomène lié à l'âge ou à une cohorte. Dans le premier cas, les gens passent aux arts traditionnels lorsqu'ils deviennent plus vieux. Dans le second cas, les gens continuent de cultiver leurs préférences de jeunesse en vieillissant. Là, alors, les craintes seraient plus justifiées.»

Sur une note plus optimiste, l'étude des deux sociologues montre surtout la diversification de la culture attirant cette élite qui n'a plus grand-chose d'élitiste.

«Les gens qui font "haute culture" sont tout simplement plus ouverts à l'offre culturelle. Cela ne signifie toutefois pas que la haute culture est en déclin.»

Omnivores contre univores

L'élite est devenue omnivore: elle se nourrit autant de Puccini que de Bruce Willis en cavale. La vieille opposition entre l'élite culturelle et les abonnés à la culture de masse ne tient donc plus la route, selon les deux chercheurs, qui préfèrent remplacer ces désignations par quatre types de consommateurs culturels, comme l'a suggéré le sociologue américain Richard Peterson.

Les omnivores frayent ainsi avec les univores, qui se gorgent seulement de culture populaire, et croisent à l'occasion des paucivores, qui fréquentent parcimonieusement les grandes institutions culturelles mais évitent les lieux plus marginaux. Le quatrième type, les inactifs, se manifeste essentiellement quand on le questionne à propos de ses activités dans le domaine des arts visuels (musées, galeries, art vidéo). Il n'y participe tout simplement pas.

Cette analyse s'appuie sur un sous-échantillon de 3819 répondants âgés de 20 à 64 ans, tiré d'un vaste sondage (6000 répondants) du Conseil des arts britannique. D'autres analyses similaires ont été effectuées parallèlement dans six autres pays (États-Unis, Chili, France, Hongrie, Pays-Bas, Israël). Les questions se limitaient toutefois à la participation à trois domaines d'activité culturelle: théâtre, danse et cinéma, musique, arts visuels. Rien sur la consommation de télévision et d'Internet ni sur la lecture.

Il en ressort que les omnivores, comme leur nom l'indique, se nourrissent de tout: ils remplissent le tiers des salles de théâtre, de danse, de cinéma et de musique et forment presque le dixième du public des arts visuels. Les univores monopolisent les deux tiers des salles de cinéma et des concerts pop et rock mais évitent les musées, qui accueillent plutôt les paucivores (34 %) et où les inactifs brillent par leur absence (60 %).

L'envers de la médaille, c'est qu'«une vaste majorité de la société est univore ou inactive, en Grande-Bretagne comme dans les autres pays sondés», indique le chercheur.

Éducation contre revenu

Cette étude britannique bouscule un autre mythe en soulignant que les omnivores ne sont pas systématiquement issus des classes socioéconomiquement avantagées.

«Alors qu'il n'existe pas de classe dominante culturellement élitiste, on ne peut pas non plus établir de lien direct entre cette classe dominante et les omnivores», écrivent les deux chercheurs.

D'une part, l'équation entre un revenu élevé et une riche pratique culturelle ne va plus de soi. En fait, l'éducation influe davantage que le revenu sur la pratique culturelle.

«L'éducation se révèle l'indicateur le plus déterminant de la consommation culturelle», affirme Tak Wing Chan, et ce, dans tous les pays sondés. «Un haut degré d'éducation constitue la meilleure façon de contrer la faible consommation culturelle», indique le texte de l'étude.

D'autre part, la relation entre l'organisation sociale et la consommation culturelle est beaucoup plus complexe que l'ancienne lecture bidimensionnelle «élite contre masse» le laissait entendre. Fréquenter la culture ne relève pas tant de l'allégeance à une classe que de facteurs combinés de revenu, d'éducation et de statut social.

«C'est le statut social et non la classe sociale qui structure l'iniquité en matière de consommation culturelle», insiste Tak Wing Chan.

Pour le chercheur, le statut social fait référence à la place qu'on occupe dans la société, aux hiérarchies sociales, alors que la classe est liée au revenu qu'on gagne. Il associe les omnivores à un statut élevé tandis que les univores et les inactifs sont de statut plus modeste.

Classe et statut sont des dimensions différentes de l'inégalité sociale dans les sociétés contemporaines, même s'ils sont liés. Au Royaume-Uni à tout le moins, il y a des gens qui ont un statut social relativement bas compte tenu de leur classe sociale.» Il cite l'exemple d'un gérant d'hôtel qui gagne bien sa vie et qui a pourtant un statut social plus modeste qu'une secrétaire de juge.

On peut laisser ce genre de débat aux universitaires. Il reste que la reconnaissance du rôle prépondérant de l'éducation et du statut social dans l'équation culturelle pourrait orienter les décisions politiques et les organisations culturelles dans leur quête de nouveaux publics.

«On pourrait trouver des moyens de faire en sorte que la consommation culturelle dépende moins du statut social», note le docteur en sociologie. Par exemple, le concert classique en plein air, en faisant fi d'un code vestimentaire, élimine les risques qu'un spectateur s'exclue lui-même parce qu'il ne se sent pas appartenir au public.

«Il faut capter cette psychologie», conclut le chercheur.


Vos réactions


qu'En ridait Marx? - par Olivier Nguyen
Le dimanche 13 janvier 2008 17:00

Se pâmer à l'écoute de Madame Butterfly..... - par André Jacques
Le dimanche 13 janvier 2008 15:00

L'éventail culturel est plus large et, dans une certaine mesure, c'est tant mieux. - par Jacques Morissette
Le dimanche 13 janvier 2008 12:00

Contamination culturelle... - par Rodrigue Guimont
Le samedi 12 janvier 2008 11:00

Classique. - par Yvon Montoya (yvonmontoya@sympatico.ca)
Le samedi 12 janvier 2008 06:00

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