Volée de bois vert pour Harper

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Hélène Buzzetti , Alec Castonguay
Édition du vendredi 11 janvier 2008

Mots clés : Jean Charest, Dalton McGuinty, Stephen Harper, Relations fédérales-provinciales, Ontario (province), Québec (province), Canada (Pays)

Le milliard que promet Ottawa aux provinces est décrié de partout comme étant insuffisant et mal réparti

Ottawa -- Le premier ministre Stephen Harper a mis la table pour le souper de ce soir avec ses homologues provinciaux en annonçant hier une fiducie d'un milliard de dollars pour venir en aide aux secteurs manufacturier et forestier, saignés par les pertes d'emploi et les fermetures. Mais il y a un os qui laisse entrevoir une rencontre tendue: son offre est conditionnelle à l'adoption du prochain budget, lequel n'est pas assuré de passer la rampe.

Cette stratégie pour coincer les partis d'opposition à Ottawa a fait bondir le premier ministre Jean Charest et son homologue ontarien, Dalton McGuinty. En fait, Stephen Harper semble faire l'unanimité contre lui, s'attirant les foudres des syndicats, du patronat et des partis d'opposition, tant à Ottawa qu'à Québec. Il semble que seule l'ADQ ait trouvé de bons mots à son égard. Tous soutiennent que la somme d'un milliard est largement insuffisante, compte tenu de l'ampleur de la crise, et que l'enveloppe est mal répartie entre les provinces.

Visiblement outré par la tactique conservatrice, le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a même réclamé le retour des députés à la Chambre des communes dès la semaine prochaine pour mettre sur pied cette fiducie grâce à une loi distincte, sans attendre le budget et son vote de confiance à la fin de février ou au début de mars. C'est toutefois le gouvernement qui a le dernier mot en ces matières.

M. Harper a dévoilé sa proposition dans une scierie de Tracyville, au Nouveau-Brunswick, en présence du premier ministre de la province, Shawn Graham. La Fiducie de développement communautaire, d'une valeur d'un milliard de dollars, permettra aux provinces de piger dans ce fonds pendant trois ans. Toutes les provinces recevront un montant de base de 10 millions de dollars (trois millions pour les trois territoires). Les 891 millions restants seront divisés au prorata de la population, ce qui laisse au Québec 217 millions.

Stephen Harper a insisté sur le fait que l'argent aidera les communautés mono-industrielles à diversifier leur économie, servira à former la main-d'oeuvre dans les entreprises et à recycler les travailleurs licenciés. Des mesures qui visent à aider les villes déjà durement touchées par la crise, sans toutefois proposer de mesures pour freiner l'hémorragie.

Au bureau du premier ministre, on assure que les ententes qui seront signées avec les provinces seront «flexibles» et leur permettront d'utiliser l'argent dans plusieurs programmes. «On est très flexibles. C'est le gouvernement du Québec qui va décider quoi faire avec l'argent», a dit l'attaché de presse de M. Harper, Dimitri Soudas.

La pression montait depuis plusieurs mois sur Stephen Harper, Ottawa étant le seul gouvernement à ne pas avoir bougé pour aider les secteurs manufacturier et forestier à sortir de la crise qui a fait perdre 150 000 emplois au Québec. Le gouvernement du Québec a annoncé récemment des programmes d'une valeur de deux milliards; celui de l'Ontario, de trois milliards.

«Nous ne pouvons pas ignorer la volatilité de l'économie mondiale, a déclaré M. Harper. Certaines régions et certains secteurs éprouvent d'importantes difficultés. Il s'agit d'une initiative majeure pour assurer un avenir plus prospère et meilleur aux travailleurs.»

Un flot de critiques

Les critiques ont été nombreuses et virulentes hier (voir texte en page A 7). «Ce n'est pas suffisant, ce n'est pas assez», a dit Jean Charest en conférence de presse à Ottawa. Son homologue ontarien, à ses côtés, opinait du bonnet. Les deux ont fait valoir que leur part du fonds représentera à peine 10 % de leurs propres initiatives.

«L'autre aspect de l'annonce qui me dérange, a ajouté M. Charest, c'est qu'elle est conditionnelle à l'adoption du budget. Là-dessus, j'ai une très vive inquiétude pour une raison fort simple. Je ne crois pas que les travailleurs doivent attendre le passage d'un budget et faire l'objet d'une campagne électorale pour qu'on puisse leur venir en aide. On doit leur donner ce coup de main le plus rapidement possible.»

Le chef bloquiste, Gilles Duceppe, n'a pas mâché ses mots pour critiquer cette annonce, qu'il juge chiche et partisane. «M. Harper agit avec insensibilité, et même petitesse, et je dirais avec une partisanerie déplacée en liant cela avec le prochain budget. [...] Il dit: "Vous allez attendre parce que moi, j'ai mes intérêts et ça passe avant les vôtres. M. Tremblay, de Lebel-sur-Quévillon, vous n'avez pas d'emploi depuis deux ans, mais c'est pas grave; moi, je veux garder le mien, mon job de premier ministre."»

Le gouvernement Harper avait aussi rendu conditionnelle à l'adoption du budget son écoFiducie de 1,5 milliard de dollars annoncée en février 2007. Au bureau de Stephen Harper, on assure qu'il ne s'agit pas d'une tactique, mais qu'il faut absolument faire adopter une mesure financière par l'entremise d'un budget. Cela a été contredit par un haut fonctionnaire du ministère des Finances plus tard dans la journée. Un projet de loi distinct peut être déposé à tout moment pour effectuer des dépenses imprévues.

Pour le Nouveau Parti démocratique (NPD), les problèmes dans l'industrie forestière découlent directement de l'entente sur le bois d'oeuvre signée avec les États-Unis et ceux du secteur manufacturier, d'une économie chauffée à bloc par l'industrie pétrolière. «Il faut regarder cela dans son ensemble», dit Thomas Mulcair. Il doute d'ailleurs de l'efficacité de la mesure conservatrice. «Ce n'est pas un petit sparadrap de dernière minute avec un petit coup de chantage de ces zoufs de l'Ouest qui va changer quoi que ce soit au portrait.»

Une économie monolithique

La formule de distribution de l'argent est fortement contestée au Québec, y compris par les partis d'opposition. Le Québec touchera 22 % de la somme promise. Pourtant, à peu près tous les intervenants font valoir que la province a subi des pertes d'emploi disproportionnées dans ces secteurs économiques. Par exemple, 40 % de tous les emplois de l'industrie forestière ont été abolis ici.

En outre, des provinces comme l'Alberta, peu touchées par les problèmes vécus dans ces secteurs, toucheront leur part, et une petite province comme l'Île-du-Prince-Édouard, avec 135 000 habitants, touchera environ 14 millions, une proportion trois fois plus élevée que son poids démographique.

Cette formule «ne tient pas compte des besoins précis de chaque région», affirme le critique libéral Pablo Rodriguez. «Ce n'est pas vrai que la réalité est la même d'un océan à l'autre», dit-il, avant de conclure que «le Québec sort perdant» de ce plan.

M. Harper a fait valoir que l'Alberta pourra utiliser les fonds pour combattre le dendroctone du pin. Interrogé à propos de cette formule du prorata, il a expliqué que ce serait désormais la façon de procéder du gouvernement conservateur pour à peu près tous les programmes. «Nous avons décidé qu'ayant bonifié le programme de péréquation, les autres programmes seront sur une base par habitant, à moins qu'il n'y ait une raison très claire de ne pas le faire. Nous en avons trouvé une, et c'est pourquoi nous avons prévu un financement de base [de 10 millions par province].»

L'ADQ épargne Harper

Dans ce concert de critiques, l'ADQ s'est distinguée en louant le plan Harper, signe indéniable de la proximité entre les adéquistes et les conservateurs fédéraux, dont le discours prononcé par le chef conservateur, début décembre, à Rivière-du-Loup, avait donné un avant-goût.

«J'ai compris que M. Harper avait donné suite à l'engagement qu'il avait pris à Rivière-du-Loup», a soutenu le leader parlementaire, Sébastien Proulx. Si les sommes s'avèrent insuffisantes, la «pression» est sur les épaules de Jean Charest, qui doit négocier une meilleure entente pour le Québec d'ici le dépôt du budget fédéral, a fait valoir M. Proulx.

***

Avec la collaboration de Robert Dutrisac


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