Pénurie d'isotopes - Sheila Fraser avait averti Ottawa en août
Mots clés : Stephen Harper, isotopes, Sheila Fraser, Gouvernement, santé, Canada (Pays)
Ottawa -- La vérificatrice générale du Canada, Sheila Fraser, avait informé le ministre conservateur des Ressources naturelles dès la fin de l'été que le réacteur nucléaire de Chalk River était mal géré, compromettant ainsi l'approvisionnement en isotopes médicaux. Une pénurie est finalement survenue en décembre et le gouvernement de Stephen Harper tente d'en faire porter l'odieux à un tiers.
«Les sociétés de la Couronne telles qu'AECL sont soumises à un examen spécial au moins une fois tous les cinq ans, a-t-elle écrit. Mon bureau a donc complété un examen spécial de cette société plus tôt cette année.» Mme Fraser explique qu'il est habituel que les sociétés de la Couronne, même si elles n'y sont pas obligées, publient ses rapports, ce qu'AECL n'avait pas fait. Hier soir, après une sortie incisive du chef libéral Stéphane Dion, EACL s'est exécuté.
Le rapport de la vérificatrice générale risque de relancer de plus belle cette querelle politique qui s'envenime de plus en plus. En effet, si l'équipe de Mme Fraser n'a pas constaté de problèmes sérieux au chapitre de l'environnement ou de la sécurité, elle relève «une lacune importante» dans la gestion du réacteur de Chalk River. Cette lacune est alors considérée comme si importante que le gouvernement fédéral en est informé. «Nous sommes d'avis que ce rapport contient des renseignements qui doivent être portés à l'attention du ministre des Ressources naturelles [Gary Lunn]. Par conséquent, [...] nous transmettrons une copie du rapport au ministre», est-il écrit dans une lettre datée du 28 août 2007. C'était trois mois avant l'arrêt prolongé du réacteur ontarien.
Lacune importante
Cette lacune porte sur le remplacement du réacteur de Chalk River, vieux de 52 ans et ayant dépassé depuis quelques années déjà sa durée de vie utile. «Nous avons relevé une lacune importante liée au risque qu'EACL ne soit pas en mesure de résoudre trois questions stratégiques, [notamment] l'achèvement de l'installation de production d'isotopes et l'obtention des permis nécessaires», est-il écrit dans ce rapport de la vérificatrice générale consulté par Le Devoir hier soir.
Les réacteurs MAPLE devant les remplacer n'étant toujours pas prêts, EACL avait demandé en 2005 un prolongement de l'activité des installations actuelles. La Commission canadienne de la sûreté nucléaire, dirigée par Linda Keen, avait accepté à condition que sept mises à niveau de sécurité soient faites. Lorsque la Commission s'est rendu compte cet automne que l'une d'entre elles n'avait pas été faite, le réacteur a été arrêté, causant la pénurie.
Le gouvernement conservateur blâme maintenant Mme Keen pour cette pénurie et songe à la congédier. Le ministre Gary Lunn l'a fustigée, lui reprochant un manque de jugement. Le premier ministre Stephen Harper l'a même accusée d'agir par partisanerie, parce qu'elle a été nommée à la Commission par le gouvernement libéral. Loin de se laisser intimider, Mme Keen a répliqué cette semaine en disant que les actions du ministre et de M. Harper compromettaient l'indépendance d'organismes réglementaires comme le sien.
Jusqu'à présent, le gouvernement a ménagé Énergie atomique du Canada ltée, ne le blâmant pas pour la pénurie d'isotopes. Les trois partis d'opposition croient pourtant que la faute se situe davantage de ce côté, et le rapport de Mme Fraser risque de les conforter dans cette idée. Les libéraux pensent en outre que le gouvernement s'est bien gardé de hausser le ton justement pour des raisons partisanes.
En effet, le dirigeant d'EACL, Michael Burns, a été un militant allianciste puis conservateur, les familles politiques de Stephen Harper. Il a notamment dirigé le Fonds de l'Alliance canadienne, a été le trésorier national de ce parti et a été un bailleur de fonds du Parti conservateur en Colombie-Britannique. La démission de M. Burns a discrètement été annoncée le vendredi 14 décembre, en soirée, quelques jours après l'adoption d'une loi d'urgence par le Parlement pour faire redémarrer le réacteur nucléaire malgré sa non-conformité aux normes de sécurité.
Pourquoi le secret?
Le chef libéral, Stéphane Dion, se demandait hier matin pourquoi le rapport de Mme Fraser n'avait pas été rendu public plus tôt. «Les Canadiens ont le droit de savoir, a-t-il dit en conférence de presse. Le premier ministre, le bureau du ministre ou le ministre des Ressources naturelles ont-ils été impliqués dans la décision de ne pas rendre ce rapport public?»
Les libéraux exigeront que le ministre Gary Lunn se présente devant le comité parlementaire pour expliquer tout cet épisode. Selon M. Dion, les signes existaient depuis longtemps qu'EACL éprouverait éventuellement des difficultés à produire les isotopes médicaux et il veut savoir pourquoi le gouvernement a tant attendu pour agir.
Le 11 décembre, les libéraux, comme tous les autres partis d'ailleurs, ont finalement voté en faveur de la loi d'urgence exigeant la remise en activité du réacteur de Chalk River, au corps défendant de Linda Keen. M. Dion regrette-t-il cette décision? «Nous n'appuyions pas vraiment ce que le gouvernement faisait, mais nous ne voulions pas l'arrêter. Nous avions l'impression que nous n'avions pas entre les mains toutes les informations nécessaires», a-t-il répondu en anglais. Le Parti vert a joint sa voix à celle des libéraux pour réclamer la démission du ministre Gary Lunn.
Vos réactions
La faute des autres - par Roger Dion
Le jeudi 10 janvier 2008 16:00
Isotopes - par Diane Saluzzi (posa1@sympatico.ca)
Le jeudi 10 janvier 2008 10:00

