L'autre erreur de Harper

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Norman Spector
Édition du jeudi 10 janvier 2008

Mots clés : Brian Mulroney, Stephen Harper, Gouvernement, Canada (Pays)

Stephen Harper a commis l'erreur, sa deuxième en gravité depuis qu'il est premier ministre, d'instituer des élections à date fixe. Ce faisant, il a remis aux partis d'opposition le pouvoir de déclencher les prochaines élections d'ici la date qu'il a lui-même fixée, soit octobre 2009. Une erreur pourrait toutefois surpasser cet impair, soit la décision de renoncer à ouvrir une enquête publique pour faire la lumière sur l'affaire Schreiber-Mulroney, une option qu'il a évoquée dans plusieurs de ses entretiens accordés avant Noël.

Dans la vie politique, on récolte parfois ce qu'on a semé. M. Harper a quitté le Parti progressiste-conservateur en colère contre les politiques de Brian Mulroney et n'a donc rien à voir avec les histoires douteuses des années 1980. Sa mauvaise posture tient plutôt au fait que les deux «très honorables» ont été photographiés ensemble assez souvent depuis cette période pour avoir incité les partis d'opposition (et la tribune parlementaire à Ottawa) à examiner les paiements en espèces de M. Mulroney, paiements dont ils se foutaient pourtant éperdument depuis 2003. Des élections à date fixe, un legs des années de M. Harper, alors député réformiste, ont rendu sa situation encore plus inconfortable.

Ce système à l'américaine transposé au Canada est très intéressant à bien des égards, surtout si vous êtes dans l'opposition et avez l'intention d'y rester longtemps. Ceci explique pourquoi le Parti progressiste-conservateur n'a jamais voulu adopter cette idée jusqu'à ce que Joe Clark amorce son flirt avec les députés dissidents alliancistes. Pour sa part, M. Harper avait suggéré dès 1997 que les deux partis fassent de la réforme électorale la proposition numéro un de leur plateforme commune.

Alors qu'il était président de la National Citizens Coalition, M. Harper avait condamné la décision de Jean Chrétien de déclencher des élections en 2000 alors qu'il n'était réélu que depuis trois ans et de demi. Plus tard, après avoir pris la relève d'un Stockwell Day battu comme chef des alliancistes, M. Harper avait défié Paul Martin de prouver son engagement à éliminer «le déficit démocratique» en instituant des élections à date fixe. Le 1er avril 2004, en tant que nouveau chef conservateur de l'opposition officielle, M. Harper avait déposé le projet de loi C-512, qui prévoyait des élections à date fixe.

Après son élection, en 2006, M. Harper a finalement eu le pouvoir de légiférer à propos de son système préféré. Ce faisant, il a raté une occasion en or de mettre un terme à la carrière politique de Stéphane Dion, comme Jean Chrétien l'avait fait avant lui avec M. Day. Homme de principe et gentleman, notre premier ministre? Peut-être. Toutefois, dans la situation actuelle qui prévaut à Ottawa, il est indéniable que M. Harper a donné à l'opposition officielle le pouvoir de déclencher les prochaines élections.

La possibilité de déclencher un scrutin l'automne dernier n'était que belles paroles en l'air. Les politiciens sont peu disposés à déclencher des élections sur une question controversée. Et, comme nous l'avons constaté, il aurait fallu un anathème puissant pour que les libéraux de M. Dion renversent le gouvernement. Certains ont dit que les sondages n'étaient pas propices pour M. Harper, mais en attendant, les libéraux ont observé la dégringolade progressive de son standing. Il y a fort à parier que les libéraux abandonneront leur discours selon lequel les Canadiens ne veulent pas d'élections dès que les sondages indiqueront qu'ils peuvent gagner. Peu de commentateurs, y compris ceux qui ont averti ou imploré M. Harper de ne pas précipiter le déclenchement d'élections, demanderont à M. Dion ce qui a changé depuis l'automne dernier.

Même si les torys ont l'intention de faire du leadership de M. Dion l'enjeu principal du prochain scrutin, les libéraux pourront sans doute encore «persuader» leur chef de s'abstenir de voter contre le budget. De cette manière, ils auront assez de temps pour le remplacer avant octobre 2009. L'économie canadienne s'affaiblit déjà, et la possibilité d'une récession américaine n'est plus à écarter. Le ministre des Finances, Jim Flaherty, a vidé sa caisse l'automne dernier. La situation au Pakistan peut se dégrader, ajoutant ainsi une autre complication à notre engagement en Afghanistan. Et dans un Québec qui fonctionne avec son tout premier gouvernement minoritaire depuis 1878, c'est l'imprévu qui l'emportera pour M. Harper.

Après avoir vu ce que la commission Gomery a fait aux chances des libéraux de remporter les élections de 2006, on peut comprendre que M. Harper espère que David Johnston lui recommandera de ne pas déclencher d'enquête publique dans l'affaire Schreiber-Mulroney. En fait, même dans ce cas précis, le premier ministre n'aura pour seule option que de poursuivre la vérité. Et il serait sage pour lui de donner l'impression qu'il est déterminé à la débusquer. En effet, s'il renonce à son engagement d'ouvrir une enquête publique, le comité d'éthique de la Chambre des communes -- dont les pouvoirs étendus sont sous le contrôle des partis d'opposition -- deviendra le lieu privilégié de ceux qui veulent savoir ce qui s'est passé entre MM. Mulroney et Schreiber. Aussi, en se levant le matin, les libéraux vont examiner les sondages à la recherche de la première occasion de renverser le gouvernement conservateur.

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Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.

nspector@globeandmail.ca


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