Opinion
«Sommeil» sur la forêt
Mots clés : problème forestier québécois, Gouvernement, Forêt, Canada (Pays), Québec (province)
Dans un chic hôtel de Québec où on peut déjeuner au dernier étage en tournant sur la ville, nous étions une couple de centaines de mâles, en décembre, à déblatérer confortablement sur le problème forestier québécois. Le gouvernement, représenté par un sous-ministre des Ressources naturelles, l'industrie, les syndicats, les coopératives forestières, les environnementalistes, les autochtones, les pourvoyeurs, treize secteurs en tout qui donnaient leurs opinions en tranchettes de trois minutes par thème, sinon on coupait le micro. Y avait même des travailleurs, mais ils étaient dehors, dans le grand froid, avec des pancartes: des sylviculteurs. Personne n'y a fait allusion.
À la fin de la première journée, mon impression était que personne ne savait trop quoi penser, quoi faire, comme si le contrôle de la ressource ne nous appartenait plus. On mettait sur le dos de conjonctures internationales les raisons du crash forestier québécois alors que notre bois est peut-être simplement trop loin au nord des moulins, trop petit, et que la fabrication de madriers et de papier n'est plus une exclusivité «à nous autres». Aussi, tout au long du sommet, personne n'a parlé des énormes acquisitions que les Américains avaient effectuées, ici, au cours de l'année: rien de moins que nos deux plus grosses forestières, Abitibi-Bowaters et Domtar, deux compagnies dans le trou jusqu'au cou.
On s'est choqué, et avec raison, du fait qu'Ottawa n'avait envoyé personne au sommet. Même pas Jean-Pierre Blackburn, le ministre fédéral des affaires saguenéennes, député de cette région forestière par excellence. C'était inconfortable de sentir qu'aux yeux du fédéral, le pétrole albertain mérite plus d'attention que la forêt québécoise. Petite solitude collective.
Valeur de la forêt
Pendant le sommet, nous avons appris par les journaux que la récolte de l'année dernière dans les forêts avait dégringolé à 18 millions de mètres cubes, une baisse de 35 % par rapport à l'année précédente. Nous avons aussi appris que les droits de coupe afférents ne couvrent plus le coût de nos travaux sylvicoles; c'est donc 120 millions qu'il faudra collectivement débourser cette année. À la fin, le sommet a pourtant souhaité «doubler la valeur tirée de la forêt d'ici 25 ans». Quelle valeur? La nôtre? Doubler le trou de 120 millions? Comme l'a si bien dit un ingénieur forestier: «Avant on donnait notre bois, maintenant on paye pour le donner.»
Finalement, nous avons appris qu'on préparait juste à côté, au Parlement, un projet de loi visant à se débarrasser de nos vieilles forêts nordiques pour prendre de vitesse le feu et les bibittes. Ce qui nous reste de nos forêts anciennes va donc y passer. Il s'en passait des choses en dehors de l'hôtel.
En réunion extraordinaire, le Québec forestier au complet implora donc pendant deux jours l'avènement d'une «reprise» de l'activité forestière, sans qu'on puisse deviner le moindrement quand et comment elle se produira. À défaut de routes concrètes, on se contenta d'incantations patriotiques. On proposa donc, dans la Déclaration finale de «stimuler l'imaginaire de tous les Québécois afin que la forêt redevienne un élément de fierté collective». En commençant par une bonne propagande dans les petites écoles. Faut croire que chez les adultes québécois, c'est plus difficile à faire.
Nous avons eu droit à des discours des deux chefs de l'opposition, dont je ne me rappelle pas grand-chose; de la «fierté» en masse en tout cas et une allusion à une nouvelle salle, en bois, pour l'Orchestre symphonique de Montréal. L'auditoire a capoté en entendant ce trait de génie. Une bagatelle de 300 millions, paraît-il. À quelques reprises, j'ai pu écouter cet orchestre à la Place des Arts. Ça sonnait très bien dans cette salle. Est-ce que le toit coule? Avec un tel moton, on pourrait bâtir en bois assez de maisons pour loger convenablement tous les Algonquins du Québec...
Et par deux fois, le ministre Claude Béchard, responsable des forêts, est venu proclamer que le régime forestier actuel, c'est fini, fini, fini, et qu'il va écrire un livre vert pour jeter les bases d'un nouveau régime. Sans expliciter davantage. Je pensais bien que les représentants de l'industrie tomberaient sans connaissance en apprenant qu'ils venaient de perdre quelque chose comme leur préséance dans nos forêts, mais non. Imperturbables. Probablement que nous assistions à une pièce de théâtre convenue.
Payer pour donner
Il n'est pas inutile de rappeler que les contrats d'approvisionnement et d'aménagement forestiers (CAAF) qui garantissent du bois constant aux compagnies ont été accordés gratuitement il y a une vingtaine d'années. Or dans la Déclaration finale du sommet, on peut y lire: «Dans le cas d'une réduction de territoire affectant à la baisse l'approvisionnement des détenteurs de droits, les partenaires membres de la société civile recommandent que cette baisse soit accompagnée par des mesures de compensation ligneuse, voie financière.»
En somme, s'il s'avérait souhaitable de soustraire du bois à l'industrie pour le donner, par exemple, à des entreprises qui transforment davantage, on lui trouverait quand même d'autre bois ou l'équivalent en cash. «Payer pour donner», encore une fois!
Tout au long du Sommet, le Conseil de l'industrie s'est montré pas mal serein, j'ai trouvé. Il n'a pas tenté de faire chanter le gouvernement en agitant le spectre du chômage, lui qui, s'il le pouvait, récolterait tout avec une seule abatteuse et traiterait tout dans une seule usine. L'industrie n'a même pas demandé de subvention, sans doute pour ne pas réactiver la chicane avec les Américains. Après tout, avec le milliard que le gouvernement lui a avancé depuis un an, et la prise en charge par la société d'à peu près tous les coûts des opérations en forêt, l'industrie sentait bien qu'il n'y avait plus grand jus à tirer du citron gouvernemental.
Beaucoup craignaient que la vraie bataille ne se livrât entre les environnementalistes et l'industrie. Pantoute. «On peut-tu s'entendre que ce n'est pas criminel de couper un arbre?» Quand on assoit un débat sur une telle «évidence», restons polis, on peut s'attendre à ce qu'on jase longtemps sans rien dire. On a effectivement tartiné longuement avec les beaux grands concepts vides de «développement durable», mais à la fin, les écolos ont obtenu ce qui était, en réalité, largement acquis: une protection de 8 % du territoire d'ici la fin 2008.
Mais la mise en place de la gestion écosystémique de nos forêts, réclamée par le rapport Coulombe en 2004, elle est rendue où? Big question. Son évocation dans la Déclaration finale donne l'ampleur du travail réalisé par le ministère des Ressources naturelles et de la Faune depuis quatre ans: «Implanter progressivement l'approche écosystémique dans les pratiques forestières sur la base des résultats obtenus à la suite des trois projets pilotes en cours auxquels s'ajouterait un projet dans la forêt feuillue.» On se reverra donc dans trente ans. C'est en lisant ça que j'ai réalisé que je n'assistais pas vraiment à un Sommet sur l'avenir de notre forêt mais bien aux obsèques du rapport Coulombe.
En tant que représentant des membres de L'Action boréale, je n'ai rien signé.

