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Au-delà des préjugés et des apparences

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Louis Lapointe
Envoyé Le vendredi 04 janvier 2008 16:00



Bonjour Mme Lévesque,

" L'étendue et l'énormité du mensonge inhérent au mot travail sont évidentes. Pourtant, on n'entend guère de critiques ou de mises au point émanant des institutions savantes. Dans toutes les universités réputées, les professeurs limitent leur nombre d'heures d'enseignement, sollicitent et obtiennent du temps pour la recherche, l'écriture ou une réflexion enrichissante pendant leurs années sabbatiques. Éviter de travailler - car c'est bien de cela qu'il s'agit pour certains - n'inspire ici aucun sentiment de culpabilité." J.K.GALBRAITH p. 37, Les Mensonges de l'économie, Grasset, 2004.

On entend souvent protester des professeurs contre le haut taux d'encadrement de l'administration universitaire. Selon eux, cet argent devrait plutôt servir à embaucher de nouveaux professeurs parce que l'argent provient du même financement. Alors que les universités Laval et de Montréal sont parmi celles qui ont le plus de cadres, d'autres, comme l'UQAM, limitent le nombre de leurs cadres, mais utilisent davantage les professeurs syndiqués pour accomplir des tâches administratives, comme celles de directeurs de département, de module, de programme et de vice-doyen. Elles libèrent leurs professeurs, qui ont des doctorats, de leurs activités d'enseignement et de recherche, pour faire de l'administration pédagogique et de la représentation syndicale. Avec pour principale conséquence, que des professeurs qui ont des compétences exceptionnelles pour l'enseignement et la recherche font surtout de l'administration. S'agit-il là d'un gain ou d'une perte de valeur pour accomplir des tâches qui nécessitent moins de qualifications? On dit d'ailleurs que les professeurs, sauf exception, sont rarement de bons gestionnaires, s'enfargeant trop souvent dans les détails.

Bien que la tâche normale d'un professeur soit constituée de 4 cours par année, par le jeu de ces dégrèvements d'enseignement, elle tombe à 2.75. Le calendrier universitaire ayant trois sessions, les professeurs d'université enseignent donc en moyenne moins de 1 cours par session, donc moins de trois heures par semaine. En comparaison, leurs collègues des Cégeps en donnent dix par année.

Mais qu'est-ce qu'une tâche de professeur? C'est l'ensemble des activités que doit accomplir un professeur pour mériter pleinement son salaire. Cette tâche comporte des espaces pour l'enseignement, la recherche, l'administration et le rayonnement universitaire. Ces espaces ne sont pas nécessairement tous utilisés dans la même proportion et parfois certains ne le sont pas du tout. Ainsi, un professeur pourrait utiliser ses dégrèvements de tâche pour faire moins d'enseignement et plus de recherche. Certains font moins d'enseignement, de recherche et plus d'administration ou d'activités syndicales. Il existe même des professeurs qui n'enseignent pas, ne cherchent pas, font de l'administration pédagogique et de la représentation syndicale (sans être en conflit d'intérêts!).

Mais ce n'est pas tout, un professeur peut également posséder d'autres emplois à l'extérieur de l'université. Dans certains cas, des règles limitant le maximum du revenu ou de temps consacré existent, mais il est difficile de sanctionner ces règles puisque les professeurs ne rendent pas compte de leur emploi du temps à l'administration universitaire au nom de la liberté académique universitaire. De toute façon, les représentants de l'administration sont des professeurs. On comprend facilement pourquoi ils n'exigent pas des autres professeurs ce qu'ils ne voudront pas qu'on exige d'eux lorsqu'ils retourneront à la tâche de simple professeur. D'autres professeurs, plus pragmatiques, déclarent que ces activités lucratives entrent à l'intérieur de la tâche de rayonnement universitaire et sont des occasions pour le professeur de maintenir ses habiletés professionnelles à jour tout en faisant mieux rayonner l'Université à l'extérieur du cénacle. Ceux qui n'ont pas de bureau à l'extérieur, utilisent parfois les locaux et le matériel de l'établissement pour rendre des services sur une base privée. D'où les fréquentes critiques des confrères du privé qui parlent alors de concurrence déloyale. En général, les plus habiles évitent ces critiques en ayant une place de travail dans une firme ou un cabinet du Centre-Ville. Ils sont, par le fait même, moins disponibles pour encadrer leurs étudiants.

Il serait toutefois injuste de mettre tous les professeurs dans le même panier et de prétendre que ce sont tous des profiteurs qui gagnent 100,000 $ par année en fournissant le minimum d'efforts. Les meilleurs sont souvent ceux qui réussissent à enseigner à tous les cycles, encadrent des étudiants gradués, ramassent les subventions de recherche les plus prestigieuses et les mieux pourvues, innovent, donnent des conférences partout dans le monde. Ils ne sont toutefois pas légion et sont hors du commun. Comme ce sont souvent eux qu'on voit à la télévision, qu'on entend à la radio, dont on lit les propos dans le journal, parce qu'ils sont généreux de leur temps, on pense que tous les professeurs d'université sont de cette trempe. Ce n'est pas le cas. Par contre, il pourrait y avoir plus de ces professeurs exceptionnels, qui se gardent bien de critiquer leurs confrères de peur d'être la victime des chapelles universitaires, si l'université était plus juste à leur égard.

Vous comprendrez donc qu'il faut revoir la gestion de la tâche et la rémunération des professeurs d'université, à cause des iniquités qu'elles suscitent entre jeunes et vieux professeurs, ceux qui cherchent et ceux qui ne cherchent pas, ceux qui se consacrent aux missions d'enseignement et de recherche et ceux qui s'occupent surtout de leur second emploi mieux rémunéré que leur autorise leur convention collective et que l'on considère souvent, à tort, comme du rayonnement universitaire.

Les universités devraient s'inspirer davantage du modèle collégial pour l'enseignement au premier cycle. Ainsi, certains professeurs de premier cycle enseigneraient un peu plus, gagneraient un salaire raisonnable pour la prestation qu'ils fournissent et ne seraient plus payés pour de la recherche qu'ils n'effectuent pas. Enfin, on devrait interdire le double emploi à ceux qui ne font pas de recherche. S'ils n'ont pas le temps de chercher, ils ne devraient pas se chercher de clients sur leur temps d'emploi, sous prétexte du rayonnement universitaire. De plus, les meilleurs salaires devraient être versés aux meilleurs chercheurs et professeurs qui consacrent tout leur temps à la poursuite de la vraie mission universitaire, peu importe leur âge ou l'avancement de leur carrière. Beaucoup de jeunes professeurs se plaignent que plusieurs titulaires enseignent les mêmes cours depuis des décennies, ne cherchent plus, passent plus de temps dans leur emploi extérieur et ne sont pas dans leurs officines pour effectuer un encadrement adéquat de leurs étudiants, pendant qu'eux, s'échinent à construire de nouveaux cours, font progresser la recherche de pointe et encadrent la relève dans les domaines qu'ils sont les seuls à maîtriser, et cela, pour la moitié du salaire de leurs aînés. Un professeur ne devrait pas continuer à gravir les 36 échelons des échelles de salaire universitaires s'il ne consacre pas le temps requis à sa tâche universitaire, en particulier à la recherche.

Après avoir lu ces quelques explications sur la tâche des professeurs d'université, peut-être croyez-vous qu'il y a trop de professeurs/administrateurs en conflit d'intérêts pour veiller à la bonne gestion des fonds publics dans les universités. Peut-être croyez-vous que le salaire des professeurs ne devrait pas nécessairement suivre une échelle ascendante jusqu'au trente-sixième échelon si ce professeur a cessé depuis longtemps de préparer de nouveaux cours, n'encadre plus ses étudiants, est plus souvent dans son bureau du Centre -Ville ou à sa firme de consultant. Vous souhaitez probablement en connaître davantage concernant le nombre de professeurs en double emploi. Peut-être croyez-vous maintenant qu'on devrait donner de plus gros salaires aux meilleurs professeurs qui se sont toujours consacrés corps et âmes à leurs travaux, évitant la petite politique de corridors, et aux plus jeunes qui choisissent de plus en plus des carrières dans le privé parce qu'on leur offre trop peu dans les universités par rapport à ce qu'on leur demande, cela n'ayant tout simplement aucun bon sens. Peut-être croyez-vous maintenant qu'on pourrait financer ces meilleurs salaires en revoyant les modes d'attribution et d'évaluation des tâches des professeurs d'université.

Le temps est peut-être venu de demander aux universités de rendre compte de leur gestion au-delà des principes de liberté académique et d'indépendance institutionnelle.

Louis Lapointe
Brossard

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