Assassinat de Bhutto: le Pakistan accuse

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Alexandre Shields
Édition du samedi 29 et du dimanche 30 décembre 2007

Mots clés : al-Qaïda, Bhutto, Décès, Pakistan (pays)

«Nous avons la preuve qu'al-Qaïda et les talibans sont derrière l'attentat suicide»

Asif Ali Zardari Zardari, époux de Benazir Bhutto, et son fils Bilawal (tous deux à gauche), ont porté en terre hier le cercueil de l'ancienne première ministre assassinée.

Photo: Agence France-Presse

Aucun doute possible pour le gouvernement pakistanais: al-Qaïda est bel et bien derrière l'attentat qui a coûté la vie à l'ancienne première ministre Benazir Bhutto jeudi. L'objectif des terroristes? «Déstabiliser» le Pakistan, un pays toujours en proie à des violences meurtrières hier tandis que des centaines de milliers de personnes assistaient aux funérailles de leur icône politique tragiquement disparue. Une disparition qui inquiète au plus haut point les États-Unis.

Il y a «une preuve irréfutable» que le réseau d'Oussama ben Laden «tente de déstabiliser le Pakistan», a assuré le ministre pakistanais de l'Intérieur, Hamid Nawaz. Il a d'ailleurs accusé un chef de guerre islamiste radical réputé proche d'al-Qaïda, Baitullah Mehsud, d'être l'instigateur de cet attentat. «Nous avons la preuve qu'al-Qaïda et les talibans sont derrière l'attentat suicide contre Benazir Bhutto», a-t-il affirmé à l'Associated Press.

Selon un autre porte-parole du ministère, Javed Iqbal Cheema, le gouvernement a enregistré hier une communication dans laquelle Baitullah Mehsud «félicite les siens pour avoir accompli cet acte lâche». Il a présenté le suspect comme «un chef d'al-Qaïda». Mehsud est un des activistes les plus recherchés au Pakistan. Il est considéré comme le commandant des forces favorables aux talibans qui se trouvent au Waziristan-Sud, à la frontière afghane.

Le porte-parole pakistanais a aussitôt assuré que les forces de sécurité traqueront les assassins. M. Cheema a ajouté que Mehsud a aussi été l'instigateur de l'attentat suicide dirigé contre Mme Bhutto lors de son retour à Karachi après huit ans d'exil, le 18 octobre, dans lequel quelque 140 personnes ont trouvé la mort.

Si les islamistes sont montrés du doigt dans l'assassinat, le mari de la dirigeante de l'opposition assassinée, Asif Ali Zardari Zardari, a néanmoins rappelé hier que son épouse, avant son retour dans son pays, avait écrit une lettre à M. Moucharraf dans laquelle elle affirmait que si elle était victime d'un attentat, certains alliés du président et un service de renseignement en seraient responsables. De plus, selon un courriel divulgué jeudi par les médias américains, Mme Bhutto avait accusé le président pakistanais de lui refuser une protection adéquate ces derniers mois.

Javed Iqbal Cheema a par ailleurs indiqué que Benazir Bhutto n'a été atteinte ni par des balles ni par des débris projetés par l'explosion, contrairement aux informations qui circulaient jusqu'à présent. Il a expliqué qu'elle a plutôt été mortellement blessée lorsque, sous le souffle de la déflagration, sa tête a heurté violemment un levier du toit ouvrant de son véhicule.

Le kamikaze a fait exploser sa charge alors que l'ancienne première ministre quittait un meeting et que, debout dans son véhicule blindé, elle saluait ses partisans. Trois coups de feu ont retenti et la bombe a explosé alors qu'elle se réfugiait à l'intérieur du véhicule. L'impact de sa tête sur le levier a provoqué une fracture du crâne, a expliqué le porte-parole. Cette version des faits a été qualifiée de «tas de mensonges» par le principal avocat de Mme Bhutto, Farooq Naik (voir texte en page A 6).

Funérailles et violences

Au lendemain de sa mort, les funérailles de l'opposante pakistanaise se sont déroulées dans un climat trouble de deuil, de colère et de violence. Des centaines de milliers de Pakistanais en deuil, pleurant et hurlant des slogans contre le pouvoir, se sont réunis devant le mausolée de la famille de Benazir Bhutto, à Garhi Khuda Baksh, village du sud du pays d'où elle était originaire.

La foule arrivée en tracteur, en car, en voiture, s'est massée dans les rues entourant le vaste mausolée de marbre où reposait déjà le père de Benazir, l'ex-président et ex-premier ministre Zulfikar Ali Bhutto, fondateur du Parti populaire du Pakistan (PPP), renversé par un putsch en 1977 et exécuté en 1979.

Une ambulance blanche a amené jusqu'au monument le simple cercueil de bois de Benazir Bhutto, recouvert du drapeau rouge, vert et noir du PPP. La procession est passée devant les restes encore fumants d'un train incendié la veille par des partisans de l'opposante à l'annonce de sa mort ainsi que devant les panneaux plantés il y a deux mois pour célébrer le retour de l'ex-première ministre de huit ans d'exil. Des slogans contre le président pakistanais Pervez Moucharraf sont montés de la foule: «Honte à Moucharraf l'assassin, honte aux tueurs américains!», ont crié des partisans de Mme Bhutto.

Le président Pervez Moucharraf a beau avoir décrété trois jours de deuil national, le recueillement n'a pas empêché la colère des partisans de Benazir Bhutto de s'exprimer dans de nombreuses villes, avec un bilan d'au moins 30 morts. Des milliers de personnes ont saccagé des agences bancaires, échangé des coups de feu avec la police, lancé des pierres sur les forces de l'ordre et incendié des pneus, des gares et des trains dans les principales villes de ce pays de 165 millions d'habitants.

L'armée a été déployée en grand nombre dans les rues pour y rétablir l'ordre. Les forces de sécurité ont pour consigne de tirer à vue sur les émeutiers. La plupart des services et des commerces doivent aussi demeurer fermés jusqu'à nouvel ordre. Bref, la tension reste à son comble, d'autant que Nawaz Sharif et d'autres politiciens pakistanais seraient aussi menacés d'attentat, selon le ministère de l'Intérieur.

Élections maintenues

Malgré l'attentat qui a coûté la vie non seulement à l'ancienne première ministre mais également à 20 autres personnes, le gouvernement semble déterminé à maintenir les élections prévues pour le 8 janvier. Le PPP y était l'un des grands favoris. «Pour l'instant, les élections auront lieu telles qu'elles ont été annoncées», a justement affirmé hier le premier ministre Mohammedmian Soomro lors d'une conférence de presse. Leur maintien conduirait pourtant à la «destruction» du Pakistan, a prévenu Nawaz Sharif, ex-premier ministre et désormais principal opposant au président Pervez Moucharraf.

Les alliés du Pakistan, notamment les États-Unis, prennent d'ailleurs la situation dans le pays très au sérieux. Washington a justement entamé d'intenses consultations diplomatiques avec ses alliés sur le Pakistan et contacté des représentants des principaux partis pakistanais, a indiqué hier un porte-parole du département d'État, Tom Casey.

Le message des États-Unis est clair: «Il est important que le processus démocratique se poursuive», a expliqué M. Casey, qui s'est montré moins insistant que la veille sur la nécessité de tenir les élections législatives pakistanaises le 8 janvier comme prévu. Soulignant que «la date du 8 janvier n'a rien de magique», il a estimé que «si les élections pouvaient se dérouler en douceur et en sécurité le 8 janvier comme prévu, elles devraient avoir lieu». «Mais si les divers partis et acteurs dans le pays parviennent à une conclusion différente, il est certain que nous l'envisagerions», a-t-il ajouté.

«La stratégie des États-Unis est d'aider le Pakistan à développer [ses] institutions et son économie, a aussi assuré Tom Casey. Nous allons continuer à travailler avec le président Moucharraf, le gouvernement pakistanais et les divers acteurs politiques du pays pour atteindre ces objectifs.»

Quelle que soit l'évolution de la situation au Pakistan, pour l'instant, le président Moucharraf risque toutefois de demeurer la seule option à Washington. Selon Daniel Markey, du Council on Foreign Relations, «les États-Unis seraient fous de s'éloigner de Moucharraf ou d'ajouter à la complexité de la situation, car il n'y a rien à y gagner à court terme».

«À la Maison-Blanche, au bureau du vice-président [Richard] Cheney, à la direction du département d'État et même à celle du département de la Défense, le consensus général est que même si Moucharraf n'est pas parfait et même si son pays a échoué à faire beaucoup de ce qu'on lui demandait, il ne doit pas être condamné, il reste un partenaire et il reste un partenaire très utile», a dit estimer M. Markey, surtout que son territoire sert souvent de sanctuaire aux talibans pourchassés dans l'Afghanistan voisine.

La presse américaine a quant à elle appelé à un changement de stratégie hier. «La politique américaine doit maintenant être dirigée vers la construction d'une démocratie solide au Pakistan, ayant le respect et le soutien du peuple et la volonté et les moyens de combattre al-Qaïda et les talibans», écrivait ainsi le New York Times en éditorial hier matin. «Le temps où Washington misait sur une ou deux personnalités dans ce pays doit prendre fin», ajoutait le journal, d'autant plus qu'al-Qaïda et les talibans «continuent d'y faire des gains alarmants».

Le Washington Post va dans le même sens, jugeant que les élections et le rétablissement de la démocratie «sont le meilleur moyen pour la majorité centriste du Pakistan de s'allier contre les forces de l'extrémisme qui, [avec l'assassinat de Bhutto], ont remporté une victoire méprisable mais néanmoins importante».

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Avec l'Agence France-Presse, Associated Press, le New York Times et Reuters


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Tenir le scrutin électoral à tout prix - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le samedi 29 décembre 2007 16:00

Rien de plus facile que d'avoir des preuves (sic)! - par Serge Charbonneau (veliserdi@hotmail.com)
Le samedi 29 décembre 2007 10:00

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