La petite chronique - Histoires de solitude

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Gilles Archambault
Édition du samedi 29 et du dimanche 30 décembre 2007

Mots clés : Philip Roth, Bohumil Hrabal, Truman Capote, Livre, France (pays)

S'il est une activité qui se nourrit de la solitude, c'est bien l'écriture. Il arrive rarement qu'un écrivain adopte un lieu public pour y exercer ses talents. Aussi importe-t-il de souligner que si j'ai choisi de réunir dans cette chronique trois livres parfaitement différents, c'est avant tout parce qu'il y est question d'un monde ancré dans l'isolement.

Pour commencer, Musique pour caméléons de Truman Capote. Cet écrivain américain à la personnalité souvent détestable, mondain parfois exécrable, a publié quatre ans avant sa mort des nouvelles dont la concision et pourtant le pouvoir d'évocation sont remarquables. Une lampe à la fenêtre, par exemple, raconte l'histoire de cette vieille dame perdue dans un coin reculé du Sud des États-Unis qui donne asile au narrateur pour une nuit. Sans appuyer, pas plus qu'il ne le fait dans Éblouissement, une intrigue qui se déroule à la Nouvelle-Orléans et où il est à peine fait mention de l'homosexualité du personnage, dont on sait pourtant qu'elle est le thème même de la nouvelle. Du grand art.

Bohumil Hrabal, auteur tchèque, nous est surtout connu à cause du film Trains étroitement surveillés inspiré du roman du même nom. Une trop bruyante solitude, qui reparaît en poche, est un roman hallucinant. Rien d'étonnant à ce que ce livre ait paru sous forme de publication clandestine. On ne riait pas avec la censure dans les pays de l'Est en ce temps-là. Le narrateur a pour métier de recycler de vieux livres. Avant de les détruire, il en lit quelques-uns, en récupère les meilleures pages. Sa solitude est bruyante, surtout à cause de la machine qu'il actionne. Son monde s'accommode aussi de la bière qu'il boit à profusion, des souris et des rats qui l'entourent et peut-être aussi occasionnellement de la visite d'une jeune tzigane.

On trouve au premier chef la description de l'enfermement. La machine de destruction sera remplacée par des monstres autrement plus efficaces à la solde d'ouvriers plus productifs, mieux policés, buveurs de lait plutôt que de bière, mais étrangers à la beauté qu'ils assassinent. Les livres, ils ne les connaissent pas et ne souhaitent pas les ouvrir. Un roman d'une rare puissance d'envoûtement pour peu que la description de l'absurde ne vous étouffe pas.

Que Philip Roth soit l'un des grands romanciers de notre époque, voilà une évidence. Ce n'est certes pas Un homme, son dernier roman traduit en français, qui nous inciterait à en douter. Un publicitaire à succès vient de mourir. On l'enterre dans un cimetière juif en banlieue de New York. Assistent à la cérémonie, entre autres, ses deux fils dont tout le séparait.

Miracle de l'écriture, cette évocation d'une vie nous touche souvent plus profondément que le récit purement biographique d'une mort. J'en veux pour preuve L'Année de la pensée magique, de Joan Didion, dont j'ai rendu compte il y a deux semaines. Toute convaincante et émouvante qu'elle soit, la confession de la romancière n'est pas aussi troublante que la description du désarroi du personnage central de ce roman.

Roth n'a pas son pareil pour nous rendre présentes la désillusion, la peur, la terreur de vivre et de mourir de son personnage. La compassion qu'il éprouve, et que nous lecteurs ressentons par voie de conséquence, se mêle de clairvoyance, d'humour, de cynisme, donc d'humanité.

Je mets au défi le lecteur le moindrement sensible de ne pas lire ce roman de bout en bout avec gourmandise. Aucun moment d'ennui, de la sensibilité dénuée de sensiblerie, une descente dans l'inéluctable qui s'effectue sans heurts.

***

Musique pour caméléons

Truman Capote, Folio bilingue, Gallimard, Paris, 2007, 206 pages

Une trop bruyante solitude

Bohumil Hrabal, Robert Laffont, Paris, 2007, 121 pages

Un homme

Philip Roth, Gallimard, Paris, 2007, 153 pages


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