Le meurtre d'un projet
Mots clés : Benazir Bhutto, Gouvernement, Décès, Pakistan (pays)
Aussi choquant soit-il, l'assassinat de Benazir Bhutto n'est guère surprenant quand on sait que tous les courants islamistes ainsi que la hiérarchie militaire lui étaient hostiles. Tuée dans les circonstances que l'on sait, il serait étonnant que les élections prévues pour le 8 janvier ne soient pas suspendues. Et ce, pour le déplaisir tout particulier de l'administration Bush.
Tous jugeaient que Moucharraf avait lamentablement échoué dans sa lutte contre les islamistes radicaux. Tous estimaient que lui et l'institution militaire, seule institution fonctionnelle du pays, continuaient à instrumentaliser les talibans afin de se doter d'une profondeur stratégique en Afghanistan. Tous constataient qu'aucune action digne de ce nom n'avait été entreprise pour faire pièce à la corruption endémique. Tous étaient inquiets de l'indifférence affichée du président pour tout ce qui a trait à la société civile.
Une fois ces observations aussi établies que documentées, Bush et plus précisément les mandarins du département d'État se sont attelés à la confection d'une politique de rechange. Articulée en fonction de quoi? Du retour à la démocratie et donc de la tenue d'élections. C'est dans ce contexte que le nom de Benazir Bhutto a commencé à circuler.
Qu'on se le dise: c'est aux États-Unis que le retour de Bhutto sur le devant de la scène politique pakistanaise a été orchestré. Une fois celle-ci convaincue par le scénario peaufiné à Washington, Bush et consorts ont arbitré les négociations, réputées avoir été délicates, avec Moucharraf. La solution retenue? Moucharraf devait abandonner sa fonction de chef des armées et devenir président du pays, Bhutto devenant premier ministre si elle remportait les élections.
Pour des raisons qui demeurent byzantines en raison de leurs liens avec les États-Unis, les dirigeants de l'Arabie saoudite n'ont pas appuyé le scénario écrit à Washington et discuté à Islamabad. La solution Bhutto ne leur convenant pas, ils ont orchestré, eux, le retour d'un autre ex-premier ministre renvoyé à la suite d'un coup d'État mené par... Moucharraf. De qui s'agit-il? Nawaz Sharif.
Aux yeux des Saoudiens, Sharif a ceci d'attrayant qu'il est le chef de file des islamistes modérés alors que Bhutto avait une réputation sulfureuse découlant des détournements de fonds qu'elle et son mari auraient effectués justement lorsqu'elle était premier ministre. Pour mémoire, on se souviendra que si Bhutto avait posé le pied en Suisse, elle aurait immédiatement été arrêtée pour répondre aux nombreuses accusations de blanchiment d'argent qui pesaient sur elle à la suite d'une longue enquête.
Toujours est-il que Bhutto d'abord, Sharif ensuite atterrissent au Pakistan pour préparer la campagne électorale en vue des législatives du 8 janvier prochain. On s'en doute, Moucharraf considère que la venue de Sharif change totalement la donne et que le deal avec les États-Unis ne tient plus. Il se braque, démet le juge en chef de la Cour suprême et ordonne la bastonnade contre les magistrats qui manifestent contre ce renvoi. Surtout, il impose l'état d'urgence et en profite pour emprisonner des centaines d'islamistes.
C'est peut-être -- on dit bien «peut-être» -- dans ce dernier élément que se trouve une des clés de l'assassinat de Bhutto. Si les militaires s'allient régulièrement à des islamistes, ce n'est pas par conviction religieuse mais bien par intérêt stratégique. On combat l'Inde au Cachemire? On envoie des islamistes faire le coup de feu. Peut-être, on le répète, que les islamistes échaudés par la formation de cet attelage incongru -- Moucharraf et Bhutto -- et par l'offensive dirigée contre eux à la faveur de l'état d'urgence ont décidé d'en finir une fois pour toutes. Et donc d'abattre Bhutto en attendant d'abattre Moucharraf.
Cela étant, il serait étonnant, voire très surprenant, que les élections aient lieu à la date prévue. Et ce, à l'avantage de l'actuel président mais au désavantage de la Maison-Blanche.
Vos réactions
La démocratie pakistanaise ardemment soutenue par Washington - par Serge Charbonneau (veliserdi@hotmail.com)
Le vendredi 28 décembre 2007 11:00
L'attrait du pouvoir - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le vendredi 28 décembre 2007 09:00

