Opinion
La stratégie de la répression ne sauvera pas les enfants
Mots clés : pauvreté des enfants, Brian Mulroney, Pauvreté, Enfant, Canada (Pays), Québec (province)
Il est désolant de rappeler, année après année, qu'en 1989, sous le gouvernement de Brian Mulroney, la Chambre des communes avait adopté une résolution unanime visant à faire disparaître la pauvreté des enfants. Depuis lors, les gouvernements se sont succédé mais le problème demeure entier.
Par ailleurs, l'UNICEF s'interroge sur la capacité du Canada d'assurer la sécurité et le développement des enfants (droits sociaux, économiques et culturels). Cet organisme suggère la nomination d'un ombudsman pour veiller sur nos enfants. Pourquoi? Tout porte à croire que ce problème est trop complexe pour le gouvernement canadien.
Un jour viendra où nous devrons nous résoudre à demander, au nom des enfants en difficulté, l'aide de l'ONU. Nous avons pourtant des lois, des traités internationaux, des juristes, une Commission des droits de la personne et de la jeunesse, un Conseil permanent de la jeunesse et une multitude d'organismes rémunérés pour défendre les enfants en difficulté. Comment expliquer ce laxisme? Par l'évident manque de leadership.
Dans le paysage de l'enfance, il y a trop de discours, peu d'action, un manque de volonté politique et juridique et une incompétence flagrante. Ces promesses non tenues correspondent à des incivilités politiques à l'encontre des enfants, à des graffitis sur les murs de l'enfance en difficulté. Et pendant ce temps, Ottawa définit sa priorité à propos des jeunes: la répression.
Tyrannie de l'ignorance
À peine cinq ans après l'adoption de la controversée Loi sur le système pénal pour adolescents, Ottawa revient à la charge. Deux visions s'opposent: celle de la nation québécoise et celle du Canada, plus répressive. Selon cette dernière optique, Ottawa veut imposer à un adolescent le fardeau de prouver que sa détention n'est pas nécessaire avant la tenue de son procès, et ce, malgré la présomption d'innocence. On veut créer un régime distinct et plus répressif que celui des adultes afin d'accroître la détention des mineurs. Sans contredit, Ottawa démontre une fois de plus un acharnement et une obsession de la sécurité à l'endroit des jeunes.
Pour s'en convaincre, il suffit de rappeler quelques éléments: le taux d'incarcération des jeunes est plus élevé au Canada que dans les autres pays occidentaux, y compris les États-Unis; le taux d'incarcération des jeunes Canadiens est plus élevé que chez les adultes; les adolescents reçoivent une peine plus longue que les adultes condamnés pour la même infraction; près de 80 % des peines de détention sont infligées pour des infractions sans violence; le taux de criminalité juvénile n'est pas en hausse. Le public doit savoir que des jeunes sont régulièrement détenus en attendant leur procès.
Tyrannie de la peur
Le sociologue Loïc Wacuant affirme que l'obsession de la sécurité et le discours qui l'accompagne découlent d'une stratégie politique et médiatique. La peur se vend bien et les jeunes ne votent pas.
Cette panique psychologique fabriquée autour des violences urbaines et de la délinquance des jeunes qui menacerait nos sociétés imposerait un repli sécuritaire et proposerait une fausse solution, à savoir une réponse pénale plus sévère. La mise en scène orchestrée autour de la sécurité vise à permettre aux politiciens de réaffirmer la capacité d'action du gouvernement au moment où celui-ci prêche unanimement son impuissance en matière économique et sociale.
Alors que la criminalité juvénile diminue et que la pauvreté des jeunes augmente (788 000 enfants pauvres), que le suicide et la détresse psychologique détruisent des milliers de jeunes, que le décrochage scolaire et le manque de ressources pour les jeunes en difficulté sont criants, Ottawa joue la carte de la répression. Au même moment, Montréal et son corps policier attendent le financement nécessaire pour contrer de manière efficace le phénomène des gangs de rue.
Tyrannie de la communication
Afin de faire progresser le débat portant sur la criminalité juvénile, il faut éviter de confondre quelques dossiers qui, trop souvent, s'entrecroisent: loi et lutte contre la criminalité, droit des victimes et droit des accusés, sentence et vengeance, justice et ressentiment, dissuasion et prévention, ordonnance judiciaire et libération conditionnelle, paix sociale et répression, criminalité juvénile et gangs de rue.
Le phénomène des gangs de rue est un problème social beaucoup plus complexe que certains politiciens semblent le penser. La criminalité n'est qu'une partie de ce problème.
De ce fait, on ne peut pas faire porter sur une génération de jeunes le poids de la criminalité reliée au phénomène des gangs de rue. Intervenir en matière de criminalité juvénile exige beaucoup de souplesse et, pour la contenir, il faut retenir plusieurs éléments, dont la prévention, l'éducation et l'instauration de liens sociaux significatifs.
Dans cette optique, la Cour suprême précise dans l'arrêt M. (J. J.) que «chaque décision devrait tenter de reconnaître et d'équilibrer les intérêts de la société et ceux des jeunes contrevenants. [...] La peine imposée à un jeune contrevenant doit tendre à avoir un effet bénéfique et important à la fois pour le contrevenant et pour la collectivité. [...] Il faut se garder d'attacher à la dissuasion, en insistant indûment sur cet aspect, la même importance, dans l'élaboration d'une décision, pour un contrevenant adolescent que pour un adulte. Un jeune contrevenant ne devrait pas être tenu d'assumer la responsabilité pour tous les jeunes contrevenants de sa génération».
Cette cour conclut ensuite, dans l'affaire R c. C.D. (2005), que la Loi sur le système pénal pour adolescents a été en partie conçue pour réduire le recours trop fréquent au placement sous garde (détention) dans le cas des adolescents.
Finalement, il faut savoir que la détention d'un accusé est régie par le Code criminel et la Loi sur le système pénal pour adolescents. Ainsi, un juge a déjà tous les pouvoirs pour ordonner la détention d'un mineur afin d'assurer la sécurité du public. À cet effet, il tiendra compte de la protection du public, du risque de récidive, du bien-fondé et de la gravité de l'infraction ainsi que des circonstances de chaque cas et prendra alors une décision pour ne pas miner la confiance du public en ce qui concerne l'administration de la justice.
Manipulation électoraliste
Il est évident que ce projet de loi conservateur repose sur une perception hystérique de la criminalité juvénile et exploite à des fins électoralistes la fragilité d'un certain groupe de citoyens angoissés. D'une part, cette perception de la criminalité juvénile est émotive et contredite par les faits. D'autre part, il y aura toujours des gens qui exigeront plus de lois, plus de répression, plus de prison et même la peine de mort. Enfin, le repli sécuritaire, l'hystérie collective, l'ignorance et l'insécurité sont de bien mauvais guides.
La culture et l'éducation aident parfois à diluer la bêtise humaine; pour l'anxiété et la phobie sociale, il y a des médicaments et des thérapies. Bref, il me semble plus sage de regarder calmement les faits et l'état du droit actuel et d'opter pour la raison. La démocratie ne doit-elle pas combattre l'anarchie et le totalitarisme?
Sans en faire une excuse, il est pertinent de souligner qu'il existe une relation entre la criminalité juvénile et l'exclusion sociale. Certains jeunes vivent dans de véritables ghettos d'où émergent les gangs de rue. Il est facile de faire une cartographie de la criminalité.
Qu'ils s'agisse de maltraitance familiale ou institutionnelle, je peux témoigner que la majorité de ces jeunes proviennent de quartiers défavorisés. Plusieurs sont victimes de pauvreté, d'exclusion, de racisme. Les droits des enfants sont bafoués surtout en milieu défavorisé. Le Dr Gilles Julien, le père de la pédiatrie sociale, peut en témoigner.
Souvent, les incivilités sont un indicateur de la faiblesse du lien social. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, sommité en matière de résilience des jeunes, affirme à propos de l'agir délinquant que les premiers pas de l'estime de soi se font sous le regard de l'autre; quand une société est folle, l'enfant ne développe une estime de soi qu'en réussissant de beaux coups et en rigolant des agressions qu'il inflige aux adultes empotés. C'est sa manière de s'adapter à une société folle, mais ce n'est pas un facteur de résilience, car ça ne lui permet ni de comprendre ni d'agir: il n'en retire aucun sens, plutôt une misérable victoire ressentie dans l'immédiat.
Tyrannie de la gestion
M. Harper, rangez vos bâtons et vos cages, revoyez votre projet de loi et investissez plutôt dans les liens sociaux et les ressources humanitaires destinées aux enfants. Faites confiance aux juges et appuyez les familles, les écoles, les techniciens en sports et loisirs, les travailleurs sociaux, les travailleurs de rue et les policiers. Vous verrez que c'est en tissant des liens sociaux significatifs et affectifs avec les jeunes que notre société sera plus viable.
Le vrai défi consiste à revoir de fond en comble la structure techno-bureaucratique qui entrave sérieusement l'acheminement de l'aide humanitaire destinée aux jeunes. D'abord, nos politiciens font de beaux discours et des lois au sujet des enfants. Puis, ils délèguent leurs responsabilités à des bureaucrates. Ces derniers, en vertu d'une «logique de gestion», sont réduits à faire, dans l'ombre, la sale besogne, une «job de bras», sur le dos des enfants. Le tout se transforme en compressions de services, en d'interminables listes d'attente et en pénurie de ressources.
L'enfance en difficulté ne peut pas attendre. Il a été démontré dans le rapport du juge Michel Jasmin que les adultes doivent prendre les bonnes décisions au bon moment. Mais la preuve démontre hors de tout doute que notre société est malade de sa gestion.
Redonner un sens à une vie
En attendant une justice équitable digne du philosophe libéral John Rawls (la justice comme équité), les enfants sont victimes d'une stratégie politique machiavélique, d'une stratégie médiatique en mal de sensationnalisme et, surtout, de la servitude volontaire des adultes tolérant bêtement la misère de milliers de jeunes.
Pour combattre la criminalité juvénile et les injustices faites aux enfants, il s'agit de bien définir nos valeurs, de ne rien céder des grands principes éthiques, de sanctionner intelligemment les écarts de conduite de nos jeunes, d'éduquer et d'acheminer l'aide humanitaire nécessaire pour assurer la sécurité et le développement de chaque enfant.
J'observe l'univers de l'enfance en difficulté depuis près de 20 ans. Simone Weil a écrit que «la découverte d'une existence autre que la nôtre produit un saisissement dont il est malaisé de se remettre». Après toutes ces années, pour de nombreux parents, enfants et intervenants, les corridors du Tribunal de la jeunesse se sont insidieusement transformés en ruelles désenchantées. Un voyage au bout de la naïveté.
Heureusement, il y a un peu d'espoir. Celui-ci réside dans le fait de prendre le temps d'aider un enfant à la fois, de le mettre à l'abri des adultes trop pressés, désabusés, endoctrinés, et, surtout, de le protéger contre les valets et les matamores du système bureaucratique.
Le droit des jeunes est ce qu'il est parce que nous sommes ce que nous sommes. La justice servie aux enfants témoigne de l'envergure, de l'éthique et de la détermination des adultes. Nous avons un devoir moral, une responsabilité politique et un mandat juridique de faire respecter et appliquer cette justice. Il faut construire l'opinion publique au lieu de s'en servir, l'élever au lieu de la manipuler et nous donner les moyens de sauver le monde, un enfant à la fois.

