Le Pakistan perd un espoir pour la démocratie

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Alexandre Shields
Édition du vendredi 28 décembre 2007

Mots clés : Décès, Benazir Bhutto, ONU, Gouvernement, Pakistan (pays)

L'assassinat de Buttho jette le pays dans l'incertitude

L'ancienne première ministre pakistanaise Benazir Bhutto photographiée peu avant d'être tuée par un kamikaze hier lors d'un rassemblement politique dans la ville de Rawalpindi, près d'Islamabad.

Photo: Agence Reuters

Elle caressait le rêve de restaurer la démocratie au Pakistan, sous le joug d’une dictature militaire depuis huit ans. Mais hier, l’ancienne première ministre Benazir Bhutto a été tuée dans un attentat qui n’a pas encore été revendiqué. Cet assassinat plonge le Pakistan dans une des crises les plus graves de ses 60 années d’existence, soulevant le spectre de la déstabilisation et d’une annulation des élections législatives prévues dans moins de deux semaines.

Mme Bhutto, qui était âgée de 54 ans, venait de s’adresser à des milliers de partisans du Parti populaire du Pakistan (PPP) dans la ville de Rawalpindi, près d’Islamabad, dans le cadre de la campagne électorale, quand elle a été tuée avec une vingtaine d’autres personnes. Le conseiller à la sécurité de la dirigeante, Rehman Malik, a expliqué qu’un homme avait ouvert le feu sur elle, l’atteignant au cou et à la poitrine, avant de déclencher sa charge. «Nous avons demandé plusieurs fois au gouvernement de la protéger correctement [...] mais ils ne nous ont pas écoutés», a-t-il déploré.

Grièvement blessée, Mme Bhutto a été évacuée vers un hôpital, où elle est décédée en début de soirée. Plusieurs de ses partisans sur place ont hurlé des «Assassin! Assassin Moucharraf!». Certains ont cassé des vitres tandis que d’autres éclataient en larmes ou se frappaient la poitrine. «Elle est devenue une martyre», a d’ailleurs affirmé le sénateur Babar Awan, son avocat. La mort de cette femme, devenue le symbole du possible retour de la démocratie dans le pays, a rapidement provoqué une flambée de violence dans plusieurs villes. L’armée et la police ont immédiatement été placées en alerte rouge. Selon ce qu’un journaliste de Karachi a expliqué hier à Libération, «la réaction dans la rue est très violente, les gens sont dehors, furieux, ils brûlent des voitures, des bâtiments, il y a des fusillades, c’est le chaos».

Au moins une dizaine de personnes ont péri dans les émeutes.

Le ressentiment de la population contre le gouvernement semblait effectivement plus fort que jamais alors que le président Pervez Moucharraf décrétait trois jours de deuil national, qualifiant l’assassinat de Benazir Bhutto d’«immense tragédie nationale». Il a imputé cet assassinat aux «terroristes contre lesquels nous sommes en guerre». M. Moucharraf a aussi exprimé sa «détermination» à les «éliminer». «J’appelle la nation à rester pacifique et à faire preuve de retenue», a-t-il ajouté. Il n’a pas mentionné les élections prévues dans quelques jours.

À Rawalpindi, l’autre figure de l’opposition, l’ancien premier ministre Nawaz Sharif, renversé par le coup d’État du général Moucharraf en 1999, a incité la foule à «venger la mort» de Benazir Bhutto, «ma sœur», a-t-il dit. M. Sharif, revenu d’exil en novembre, a annoncé un peu plus tard que son parti boycotterait le scrutin du 8 janvier et a exigé «la démission immédiate de Moucharraf». «Des élections libres ne sont pas possibles en présence de Moucharraf. Il est à l’origine de tous les problèmes», a-t-il ajouté.

De l’avis de plusieurs spécialistes, le président Moucharraf, qui a renoncé il y a 15 jours à ses fonctions militaires, pourrait bien proclamer de nouveau l’état d’urgence et annuler — ou à tout le moins reporter — le scrutin du 8 janvier. «Il est juste de penser désormais que ces élections ne peuvent pas se dérouler comme prévu», résume Farzana Shaikh, spécialiste du Pakistan à Chatham House, un institut londonien d’analyses.

«Le processus électoral a été stoppé net. Je pense que la possibilité est tout à fait réelle maintenant que Moucharraf décide que la situation échappe à tout contrôle et qu’il doit de nouveau imposer l’état d’urgence», a-t-elle ajouté. Le Pakistan, principal allié régional des États-Unis dans leur lutte contre al-Qaïda et les taliban en Afghanistan voisin, entre selon elle «dans l’inconnu». Et cet inconnu pourrait déstabiliser la région tout entière. «Ce n’est pas la première crise à laquelle le Pakistan soit confronté depuis sa création, en 1947, mais je serais encline à penser que nous assistons à la plus grave convergence de crises.»

Multiples pistes
Au moment de mettre sous presse, nul n’avait revendiqué l’assassinat de Benazir Bhutto, première femme à avoir dirigé un pays musulman. Les soupçons se portent surtout sur des extrémistes islamistes (l’ex-premier ministre disait avoir échappé à des tentatives d’assassinat planifiées par al-Qaïda). Il faut dire que les islamistes sont très présents au Pakistan. Une vague d’attentats qui leur sont attribués a déjà ensanglanté le pays cette année, après l’assaut de l’armée sur un bastion fondamentaliste dans la capitale, Islamabad, en juillet dernier, la «Mosquée rouge». Au total, les bombes et les kamikazes ont provoqué la mort de près de 800 personnes.

Ironie du sort, dans le discours qu’elle venait de prononcer quelques minutes avant de mourir, Mme Bhutto avait évoqué les menaces des islamistes: «J’ai mis ma vie en danger, je suis rentrée parce que je sentais que ce pays était en danger. Les gens sont inquiets, mais nous sortirons ce pays de la crise.» Avant son retour au pays, elle avait même déclaré qu’elle autoriserait les Américains à frapper les sanctuaires d’al-Qaïda en territoire pakistanais et qu’elle leur donnerait accès au Dr Khan, le père de la bombe atomique pakistanaise.

D’autres pistes sont avancées par les analystes, dont certaines pointent le parti de Moucharraf. «Il sera très difficile d’établir la vérité», prédit toutefois M. J. Gohel, directeur de la Fondation Asie-Pacifique, basée à Londres. «Autant que les talibans et des éléments qaïdistes, il y a de nombreux autres suspects: il y a des éléments au sein de l’armée et des services de renseignement qui n’ont jamais eu de bonnes relations avec Bhutto [...]. Comme chacun sait, elle avait de nombreux ennemis au Pakistan.»

L’équipe de campagne de Mme Bhutto s’était plainte à plusieurs reprises de l’insuffisance du dispositif de sécurité mis en place par les autorités autour de leur chef de file, qui avait échappé de justesse à un attentat le jour même de son retour d’exil, en octobre dernier. L’attaque avait fait 139 morts, surtout des partisans du PPP, le parti le plus populaire du pays.

Farzana Shaikh, de Chatham House, a pour sa part souligné que Benazir Bhutto a été assassinée à Rawalpindi, très loin de la province de la Frontière du Nord-Ouest, où opèrent habituellement les islamistes armés. «Cela va faire craindre qu’il y ait eu à un niveau élevé une forme de négligence qui a permis cette attaque. Et ces types d’événements vont soulever de très sérieuses interrogations sur une forme de connivence au sein des autorités», croit-elle.

Surtout, selon M. J. Gohel, de la Fondation Asie-Pacifique, «les implications sont énormes» et dépassent les frontières du Pakistan. «Si les élections n’ont pas lieu, nous nous dirigerons vers un vide du pouvoir et les islamistes radicaux pourraient vraiment commencer à occuper ce vide et opérer depuis cette base. Le Pakistan est un pays qui abrite déjà al-Qaïda et les talibans, c’est également une puissance dotée d’armes nucléaires et de missiles à longue portée... »

Les auteurs du meurtre souhaitent justement déstabiliser le pays, selon les partisans de Mme Bhutto. «C’est l’œuvre de ceux qui veulent désintégrer le Pakistan parce qu’elle était un symbole d’unité. Ils ont achevé la famille Bhutto. Ce sont des ennemis du Pakistan», a déclaré à Reuters Farzana Raja, un responsable de la formation de Bhutto.

Condamnation internationale
La condamnation de ce meurtre a été unanime à travers le monde. Fait à noter, Benazir Bhutto, à la tête du gouvernement de 1988 à 1996, était appréciée en Occident pour ses positions libérales ainsi que sa détermination à combattre l’extrémisme islamique. Les États-Unis, dont le Pakistan est le premier allié contre le terrorisme, poussaient Pervez Moucharraf à conclure une alliance avec elle pour les législatives.
Le président américain George W. Bush a d’ailleurs condamné un «acte lâche perpétré par des intégristes meurtriers qui cherchent à saper la démocratie pakistanaise». Il a exhorté la population à «poursuivre le processus démocratique pour lequel elle [Benazir Bhutto] a si courageusement donné sa vie».

Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, s’est déclaré «choqué et scandalisé» par ce «crime odieux» alors que le Conseil de sécurité de l’ONU a «condamné [l’attentat] dans les termes les plus forts» dans une déclaration adoptée à l’unanimité. Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a condamné une «attaque contre la démocratie et contre le Pakistan». Le président russe Vladimir Poutine a qualifié l’attentat d’«acte terroriste barbare» et dit souhaiter que les responsables soient «châtiés». «C’est un défi, lancé par les forces du terrorisme, non seulement contre le Pakistan mais aussi contre la communauté internationale», a estimé le président russe.

Grand voisin et rival du Pakistan, l’Inde a qualifié d’«acte abominable» l’assassinat de Benazir Bhutto. Son premier ministre, Manmohan Singh, a déploré un «coup terrible porté à la démocratie» dans le pays voisin, puissance nucléaire comme elle. «Avec sa mort, le sous-continent perd un dirigeant politique de premier plan qui avait œuvré pour la démocratie et la réconciliation de son pays», a-t-il déploré.
Le premier ministre canadien Stephen Harper a lui aussi vivement condamné l’attentat. Il a également sommé le Pakistan de ne pas suspendre les élections prévues dans deux semaines malgré l’annonce d’un boycottage par le principal parti d’opposition.
***
Avec l’Agence France-Presse, Associated Press, Libération et Reuters


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Le vendredi 28 décembre 2007 06:00

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Le vendredi 28 décembre 2007 05:00

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