Une nuit avec le Bon Dieu

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Jean-Yves Girard
Édition du vendredi 28 décembre 2007

Mots clés : Bon Dieu dans la rue, Chez Pops, Alimentation, Pauvreté, Montréal

Joshua et son chien Chico profitent de la chaleur de la roulotte du Bon Dieu dans la rue pour engouffrer des hot-dogs.

Photo: Pedro Ruiz

Depuis 19 ans, la roulotte du père Pops sillonne la jungle urbaine le soir en quête de jeunes âmes errantes affamées de hot-dogs et d'un peu d'amour. À l'intérieur flottent des effluves de ketchup et une odeur de sainteté.

Dimanche dernier, 23 décembre, 20h. Un ciel d'hiver triste à mourir pleure sur la ville. Un temps de chien à ne pas mettre Pitou dehors. «J'sais pas s'il va y avoir beaucoup de monde», dit Debbie avant de prendre le volant. «Tu mets ta vie entre mes mains», ajoute-t-elle en riant. Debbie, chef d'équipe ce soir avec Linda, conduit le mastodonte depuis à peine deux mois. Pourtant, j'ai confiance. Cette roulotte bringuebalante aux 1000 hot-dogs prêts à être dévorés doit sûrement jouir d'une assurance tous risques particulière. Il s'agit quand même du véhicule du Bon Dieu!

Debbie quitte le stationnement du centre de jour Chez Pops, fondé par le père Emmett Johns à côté du Lion d'Or, et s'engage sur la rue Ontario, direction ouest. À l'angle de la rue de la Visitation, une femme fardée, clope au bec, fait le pied de grue en jupette. «Heille, Claude, c'est ton amie!», lance Linda, la copilote. Claude sourit. Il est un des six bénévoles au poste ce soir et le seul homme à bord (outre bien sûr Pedro, le photographe, et moi). Claude a 22 ans, porte une tuque de père Noël pour l'ambiance, étudie à Concordia, travaille à temps partiel et, pendant les quelques heures de liberté qu'il lui reste, donne à manger à des jeunes comme lui, leur parle et les écoute aussi. «Il y a deux ans, j'ai lu un article dans le journal sur Pops. Je voulais aider. C'est difficile à exprimer, ce que je ressens... Les voir sourire, ça m'apporte de la joie.»

Premier arrêt: avenue du Mont-Royal

Devant une église et à côté d'un temple où on trouve de tout (même un ami), Debbie se gare sans écraser de piétons. Les premiers invités à la table ambulante du Seigneur arrivent aussitôt. Ils sont cinq, tous dans la jeune vingtaine. L'un d'eux sort un téléphone de sa poche. Debbie lui demande de ne pas s'en servir à bord de la roulotte. Quoi? Ils possèdent des cellulaires? «Plusieurs en ont un, oui», explique Linda, ex-infirmière et bénévole depuis six ans, ce qui fait d'elle la doyenne du groupe. «On ne veut pas qu'ils fassent des deals de drogue.»

Alors que le quintette trempé trouve place sur les banquettes et que «Jingle bells, jingle bells» s'échappe de la radio, d'autres jeunes entrent à leur tour. La vaste roulotte devient alors une petite ruche. Linda et Claude s'occupent des commandes (trois ketchup-moutarde, deux moutarde-mayo, un tout garni... ). Amy, une jolie brunette à lunettes, demande d'une voix très douce ce qu'ils désirent boire: café instantané Nescafé? Chocolat chaud? Jus? Deux autres bénévoles (dont l'une étudie en toxicomanie) réchauffent les hot-dogs au micro-ondes. Et Debbie? Elle est au «service au trottoir»: par une fenêtre ouverte, cette mère de trois grands enfants employée chez Remax sert les «vieux». Car l'intérieur, voyez-vous, est réservé aux moins de 25 ans. Les «vieux» ont accès à plus d'aide que les jeunes, me dit-on. Mais les «vieux» ne sont pas refusés pour autant: le Bon Dieu a le coeur sur la main. Son ministre des finances, par contre, lui impose des limites. Les «vieux» n'ont ainsi droit qu'à deux hot-dogs alors que les jeunes peuvent en manger six si l'estomac leur en dit.

La question qui tue: pourquoi servir des roteux? Pourquoi pas des sandwichs faits de pain Montignac aux sept grains germés, fourrés de luzerne biologique et agrémentés d'emmenthal allégé? «Les hot-dogs, c'est facile à préparer, c'est pas cher et c'est ça que les enfants veulent manger», résume Linda (pour elle, pour Debbie, pour Pops aussi, ils sont tous des enfants). Grâce aux dons, le menu peut varier, mais il paraît qu'un bagel avec fromage à la crème ne fait pas le poids devant Hygrade et Heinz. À 18 ans, quand tu survis au jour le jour, l'état de tes artères à 40 balais, comme la nouvelle favorite de Sarkozy, tu t'en astiques royalement la carotte bio.

En quelques minutes, la roulotte est pleine. Quelqu'un arrive avec un filet à pêche, dont il s'est servi, explique-t-il, pour faire la manche sous la flotte. «Je voulais attraper des poissons. Ç'a pas marché.» «L'argent passait par les trous?», demande son voisin en riant. L'apprenti pêcheur ne la trouve pas drôle. Les yeux durs, il n'a pas l'air commode. Les autres, en majorité polis et reconnaissants, ne lésinent pas sur les «s'il vous plaît» et «merci». Pas lui. «C'est pas ça que j'ai demandé», crache-t-il à Linda, qui lui apporte deux hot-dogs ketchup moutarde. Elle revient avec d'autres garnitures: «C'est pas ça!» La troisième tentative sera (heureusement) la bonne. Et Linda qui ne dit rien, qui sourit de sa bévue, armée comme Debbie d'une patience d'ange et d'un amour incommensurable. Le père Pops, moins présent qu'auparavant -- la santé du saint homme de 79 ans n'est hélas plus ce qu'elle était --, peut dormir en paix: la relève est assurée.

Deuxième arrêt: Saint-Catherine-Berri

Devant une église et à côté d'un temple de la stupidité financière (UQAM), Debbie se gare sans tamponner personne. Nous sommes à un jet de saucisse de la place Émilie-Gamelin, célèbre point de convergence des sans-abri, skinheads, squeegees et consorts. Inutile de préciser que, dans ces parages, le Bon Dieu roulant fait mouche. Les bénévoles appréhendent la ruée, le ketchup va sûrement couler. Après un début plutôt calme, en effet, il y a foule. C'est à ne plus savoir où donner de la moutarde. Linda s'informe auprès d'une fille («Pis? Comment il va, le bébé?»), encourage un habitué à montrer ses dessins («Ils sont magnifiques») dans un salon de tatouage, rappelle à un autre de passer au centre de jour car, demain, Pops célébrera la messe du 24 décembre. Des odeurs corporelles se mêlent aux relents de hot-dogs micro-ondés. J'ai soudain envie d'air frais et d'une cigarette (gracieuseté d'un grand frisé taciturne, qui a fait le tour de la roulotte avec son paquet de Peter Jackson ouvert -- émouvante solidarité).

Dehors, une brise sibérienne pousse les détritus et chasse les rares passants. Trois hommes attendent la manne des mains de Debbie. Serrant contre elle un manteau léger, une femme marche sans but en hurlant dans l'indifférence totale. À Montréal, il y a trois semaines, un jeune itinérant a été retrouvé sans vie, sans doute mort d'hypothermie. Tout à coup, l'odeur des hot-dogs me manque.

Je viens à peine de rentrer au chaud qu'un père Noël surgit de nulle part. Tuque rouge à pompon, barbe blanche, visage buriné, haleine parfumée à l'alcool, sac de plastique noué autour du pied gauche, il tient une chaudière remplie de guirlandes. «J'arrive de Las Vegas», me dit-il tout guilleret avant de se diriger vers le coin cuisine. «Mets du Céline Dion.» Bon Dieu, est-ce vraiment une cigarette que je viens de fumer? «On n'est pas supposé le laisser entrer», dit Debbie. Parce qu'il est fan de Céline? Non. Parce que, comme Dalida, il avait simplement oublié qu'il avait trois fois 18 ans. «On le fait de temps en temps, comme maintenant, quand c'est plus tranquille. Et dehors, il commence à faire froid.»

Troisième arrêt: Sainte-Catherine-University

Devant une église et à côté d'un temple de la gastronomie (McDo), Debbie se gare sans tomber dans un nid-de-poule. Il est 22h. Ici, nous aurons peu de convives. Une fille (elles sont rares) aux multiples piercings s'arrête quelques instants, sirote un café puis essaie un grand manteau rose bonbon. «Désolée, dit-elle en anglais, mais c'est pas vraiment mon style.» Car la roulotte du Bon Dieu, c'est plus qu'une cantine: c'est un véritable mini-magasin général. Les armoires débordent de fringues, de bottes, de bas (très populaires). Dans une boîte, des foulards tricotés par des élèves de quatrième et cinquième année attendent preneurs. Sans oublier les objets de première nécessité: dentifrice, brosse à dents, savon, serviettes sanitaires, condoms. Plusieurs repartent aussi avec un rouleau de papier de toilette. Intrigué, je m'informe en mordant dans un hot-dog: à quoi sert un rouleau de PQ quand on vit dans la rue? Debbie me regarde avec l'air de dire: «Ben, à quoi, tu penses?» Linda m'explique que la plupart d'entre eux ne vivent pas dans la rue. Ils partagent souvent un appartement à plusieurs ou louent une chambre. À la fin du mois, le chèque de BS n'est plus qu'un lointain souvenir. «C'est pour ça, conclut-elle, que les deux derniers dimanches du mois, comme ce soir, on leur donne aussi des petits sacs d'épicerie.»

J'entends déjà les gueulards à la Gilles Proulx qui sévissent partout s'indigner que ça n'a pas de bon sens c't'affaire-là, que ces jeunes-là sont des sangsues qui sucent nos taxes, que c'est pas du papier de toilette dont ils ont besoin mais d'un coup de pied dans le cul. Y a-t-il de l'abus? Sans doute. Il y a aussi tous ces cas de rédemption, d'ex-toxicomanes aujourd'hui étudiants à l'université, de jeunes filles forcées à tapiner devenues des mamans exemplaires, d'anciens no future qui croient en l'avenir. De petits miracles souvent conçus dans un pain à hot-dog réchauffé dans un micro-ondes et servi avec respect et amour.

P.-S.: la roulotte s'est promenée ainsi au petit trot jusqu'à 1h du mat' sans causer ni plaies ni bosses (bravo Debbie). J'ai vu des skinheads qui faisaient peur à voir sortir d'un squat dans l'est pour venir croquer des biscuits aux pépites multicolores, leurs chiens venir me renifler l'entrejambe et une prostituée fébrile venir magasiner des vêtements comme chez Zellers, chocolat chaud à la main, pendant que son maquereau attendait dans l'auto. J'ai mal dormi (la saucisse, sans doute).

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jyg90@hotmail.com

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- Le Bon Dieu dans la rue ne reçoit aucune subvention gouvernementale et ne vit qu'avec des dons privés. Sa campagne de financement est en cours: www.danslarue.com.

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«Bonyeu donne-moé une job,

Chu prêt à bûcher comme un Viet,

Y faut que j'fasse de quoi de moé,

J'tanné d'attendre après mon chèque.»

- Bonyeu, Les Colocs

«Aujourd'hui, la télévision est v'nue nous voir

Pour constater l'état du désespoir

Une coup' de sans-abri à la veille de Noël

Ça, c'est un beau sujet pour le show des nouvelles

La caméra dans' face j'y faisais des grimaces

Mais que c'est qu'y font là à filmer ma carcasse?

C'est pour un reportage sur les plus démunis

J'voudrais savoir ton nom, j'voudrais voir ton taudis.»

- Passe-moé la puck, Les Colocs


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