Questions d'image - Steak, blé d'Inde, patates

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Jean-Jacques Stréliski
Édition du lundi 24 décembre 2007

Mots clés : tradition, pâté chinois, Alimentation, Québec (province)

Voici que sonne l'heure triomphale. Les lecteurs du très sérieux quotidien dans lequel j'ai le bonheur et le privilège d'écrire deux fois par mois viennent d'élever le pâté chinois au statut aussi officiel qu'enviable de... plat national des Québécois. Laissez-moi, en cette veillée de Noël, vous dire combien et pourquoi cette nouvelle me gonfle de fierté et de joie.

Chez les Stréliski, comme dans bien des familles du Québec, on a le verre léger, le coup de fourchette solide et le verbe facile. La table y est grande et accueillante. Je veille personnellement à ce que les nourritures de l'esprit y soient aussi copieuses et appréciées que celles qu'on y sert dans les assiettes. Mais attention, pas de chicane dans ma cabane. On y parle fort parfois, mais on ne s'y engueule pas, même si on ne partage pas tous les mêmes points de vue.

Mon père, émule de Jaurès et de Mendès-France, m'a enseigné l'amour du discours dans le respect de l'opinion de l'autre. De ce fait, la famille est peut-être déjà dans son essence la toute première structure démocratique. Chez nous, elle est surtout prétexte à partager des idées, plus qu'à débattre de politique.

Tradition venue de France, c'est souvent le repas du dimanche midi qui tient lieu de repas familial, celui où les adultes discutent longuement tandis que les petits s'amusent en attendant le dessert. S'invitent régulièrement à cette table, des amis, des amis d'amis, des musiciens, des artistes, des intellos, des profs, des gens d'affaires, des jeunes et des moins jeunes, bref des couches bigarrées d'humains en folie. Voyez-vous maintenant le rapport avec le titre de cette chronique?

L'été dernier, alors que nous venions de discuter ferme sur les origines du pâté chinois -- ne me demandez pas pourquoi --, l'idée me vint, devant la passion du débat, de créer sur Facebook un club que je baptisai derechef «steak-blé d'Inde-patates» et dont, non sans vanité, je me proclamais péremptoirement président. Sitôt fait, je lançais sur la toile un débat ethno-gastro-philosophique sur les origines, les us et coutumes, les recettes, les anecdotes, les appréciations, les souvenirs, bref tout ce qu'on doit savoir sur notre plat national, puisqu'il convient désormais de l'appeler par son nom: le pâté chinois.

Quelle ne fut pas ma surprise de constater que, en moins d'une heure, j'avais touché une bonne trentaine d'amis qui s'exprimaient sans retenue, mais toujours avec verve, humour et finesse sur les qualités et vertus intrinsèques de ce mets en apparence fort simple; sans oublier quelques lignes bien senties sur son adjuvant écarlate: l'inséparable ketchup.

Quelques heures plus tard, des dizaines de membres s'amusaient à délirer sur ce mets étrange qui les attache autant à leur coin de pays qu'à leur chère famille. Si vous êtes membre de Facebook, je vous invite à constater combien il me fut alors aisé de pronostiquer le sacre du pâté chinois, une fois le concours du Devoir lancé (croyez-moi, je ne suis pour rien dans l'organisation de cette élection, et, par souci d'objectivité, je me suis évidemment bien gardé d'y participer).

Trois jours plus tard, tous les copains et relations catalogués plus haut s'y étaient exprimés. Chacun à sa façon rivalisant d'imagination pour énoncer des dogmes ésotériques, des théories aussi burlesques que boiteuses et partisanes... contribuant ainsi à façonner un joyeux recueil, preuve d'une imagination transgénérationnelle débordante. Du pur bonheur.

Si saugrenu que soit ce club improvisé, il nous renvoie pourtant à l'essentiel. Proust ne serait point étonné de constater que, bien enfoui sous d'épaisses couches de steak haché, de maïs en boîte et de patates pilées, chaque Québécois trouve dans ce plat, sa madeleine personnelle. Le chéri pâté évoquant spontanément la douleur tendre de ces mamans aimantes qui soignaient d'une louchée généreuse tous les bobos, les gerçures et les plaies de l'hiver. Physiques et psychologiques.

Ce plat de légende ne cache pas ses modestes origines. Écrapouti dans nos assiettes, avec son look peu ragoûtant de vomissures compactées, il rafle pourtant tous les suffrages. Et les lecteurs ne s'y sont pas trompés. Il est véritablement LE plat par excellence de tous les Québécois. Je le savais. Et mon club, avant l'heure, l'avait identifié. Poutines, tourtières et autres bouillis sont désormais relégués aux arrières-bancs. Ils ne lui arriveront jamais à la cheville.

La question qui tue: quelle image donne-t-on de nous par une telle consécration? Pour une fois, la bonne. Ce n'est pas une image, c'est une photo fidèle. Le Québec tout entier est un pâté chinois. La bonne franquette, la simplicité, celle qui se partage toujours, surtout quand on est nombreux. Le mélange de trois couches qui n'ont trop rien à faire ensemble, mais qui se digèrent fort bien grâce, en partie, à la très américaine sauce Heinz.

Il y a plus encore, ce plat dévoile avec bonheur notre visage de ruraux d'autrefois celui nous ramène au sein réconfortant de nos chères familles nombreuses.

Je vous le promets, j'en fais un dans le temps des Fêtes. On a trop besoin d'amour par les temps qui courent. Et je vous en souhaite tout un, un bon pour vous et votre famille. Joyeuses Fêtes!

***

Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images.


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Le lundi 24 décembre 2007 10:00

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