Le retour de la guignolée
Mots clés : guignolée, Pauvreté, Festival et fête, Québec (province)
Il importe encore de donner, mais aussi de s'en mêler

Photo: Jacques Nadeau
Le retour en force d'une telle mobilisation tient sans doute pour beaucoup à l'appui qu'elle reçoit des médias, mais pas seulement. La réponse du public un peu partout témoigne de sentiments plus profonds. Pour les uns, c'est une preuve que la foi traditionnelle, malgré la faible fréquentation des églises, n'a pas été complètement désertée. La plupart des oeuvres, en effet, ne sont-elles pas d'origine religieuse?
Pour d'autres, il faut plutôt y voir le sursaut d'une conscience honteuse ou inquiète devant la misère qui persiste, et que les services en place, privés comme publics, ne parviennent pas à enrayer. Le contraste est frappant, en tout cas, entre l'opulence du grand nombre et le sort des gens marginalisés.
Pourtant, à en croire certaines études, les donateurs sont moins généreux au Canada qu'aux États-Unis, par exemple, et au Québec que dans le reste du pays. En général, les donateurs les plus généreux sont les personnes religieuses. Elles donnent à leur église, à leur synagogue ou à une organisation semblable. Mais elles donnent aussi, plus que les autres, à leurs concitoyens en difficulté ou même aux pauvres d'autres pays.
Quelles que soient les motivations au Québec, ce mouvement de soutien aux campagnes de guignolée dénote peut-être un changement d'attitude à l'égard du progrès social. Pour refuser de donner à sa porte, on avait, disait-on parfois, donné «au bureau». Et pour ne pas donner au bureau, disait-on aussi, on payait assez de taxes pour que l'État trouve de «vraies solutions».
Le recours accru à l'État aura, il est vrai, protégé un peu mieux les moins nantis contre les «malheurs de la vie». De même, la vigueur de l'économie aura diminué le chômage. Par contre, l'idée répandue selon laquelle on peut obtenir tout ou presque, en matière de progrès social, d'un bon patron ou d'un gouvernement juste, a perdu de son attrait. Ni les entreprises ni les pouvoirs publics n'ont été capables à ce jour de soulager certaines misères, et encore moins de les éliminer. Surtout, l'argent ne règle pas tous les problèmes.
Ainsi, le Québec moderne se targue d'avoir exempté de l'impôt près de quatre citoyens sur dix. Il faudrait voir là, dit-on, l'effet d'une fiscalité progressiste et d'une répartition équitable des fardeaux publics selon les moyens de chacun. Or, si autant de gens ne contribuent plus aux cotisations communes, ne faudrait-il pas aussi y voir une inégalité sociale déguisée, voire une double classe de citoyens? Une pauvreté qu'on cache n'est pas une pauvreté qui a disparu.
En même temps, la bienfaisance, toujours nécessaire, peine elle aussi à répondre aux besoins. On veut lui faire financer la recherche, les arts, la culture et le sport. Des mécènes y consacrent des sommes fort substantielles. On ne compte plus les fondations les plus diverses qui sollicitent patients, clients, diplômés. Néanmoins, à côté de réalisations exceptionnelles, force est de constater les limites de la générosité.
Cela ne tient pas seulement aux «causes» sans cesse plus nombreuses qui font appel au public. Certains des problèmes qui perdurent sont particulièrement complexes. Aider une personne en difficulté est déjà tout un défi, changer l'organisation d'une société est un défi plus grand encore. Preuve en est, du reste, qu'un désastre, naturel ou industriel, prend toujours au dépourvu les institutions en place. L'impuissance apparaît également quand d'autres désastres, chroniques ceux-là, s'installent à la porte.
Depuis longtemps, maintes entreprises pratiquent la bienfaisance au sein des communautés où elles sont présentes. On leur a parfois reproché, du reste, de préférer les contributions charitables aux justes salaires des employés. Encore aujourd'hui, des dirigeants y obtiennent des rémunérations souvent exorbitantes, alors même qu'ils remercient du personnel trouvé moins rentable. Et maintenant de grandes entreprises sont accusées de parrainer des causes sympathiques pour faire oublier certains de leurs méfaits trop visibles -- au détriment de l'environnement, par exemple.
Quelques problèmes de santé ou de comportement sont attribuables à des carences congénitales. La science en viendra un jour à bout, du moins faut-il l'espérer. Mais il en est d'autres qui proviennent de l'organisation sociale. On connaît un peu mieux de nos jours les conditions de travail qui contribuent, par exemple, aux problèmes de dépression, de toxicomanie, de disqualification professionnelle ou sociale. Pression, harcèlement, précarité, arbitraire sont encore des plaies répandues. Des milieux ont su changer de pratique cet égard. Mais beaucoup reste à faire.
On estime que près du quart de la population connaît une forme quelconque de déséquilibre d'ordre psychique. C'est là un signe que les organisations de bienfaisance ne sauraient prétendre assumer seules la relève des institutions défaillantes. En même temps, les campagnes de charité ne sauraient non plus mesurer leur succès aux seuls résultats de leurs sollicitations d'argent.
En réalité, la bienfaisance en tant que telle ne peut offrir un régime social équitable, et encore moins le représenter. Il arrive à chacun, certes, de devoir dépendre du secours d'autrui. Mais cette dépendance, temporaire et nécessaire, n'a rien d'un modèle souhaitable de vie personnelle et communautaire. Qui voudrait maintenant de la charité caricaturale de la dame patronnesse qui s'occupe de ses pauvres? La bienfaisance d'aujourd'hui porte plutôt le nom de solidarité.
Certains organismes invitent leurs donateurs à verser leur part sans que ce don soit lié à un bénéficiaire. D'autres identifient les donateurs pour ajouter à la crédibilité de leur mission ou stimuler la générosité du public. Mais partout l'éthique de la bienfaisance, qu'il s'agisse de dons, d'investissements ou de subventions, préoccupe de plus en plus de gens.
On compte au pays pas moins de 82 000 organisations bénéficiant d'un «numéro de charité». Le fisc fédéral, apprend-on, souhaite suspendre ou même fermer celles qu'il juge délinquantes dans leur utilisation des fonds recueillis. La mesure annoncée à Ottawa a été bien accueillie dans l'ensemble des organisations caritatives. Mais en accordant ce statut privilégié à certains groupes qui ne sont pas toujours caritatifs, et en le refusant parfois à d'autres qui le sont, le fisc s'est révélé mauvais juge dans le passé. Peut-on lui faire confiance?
Une surveillance s'imposera toujours. Fraude et gaspillage ne sont pas le monopole des entreprises ou des gouvernements. Mais on se tromperait en ne visant que la gestion douteuse d'oeuvres de charité. L'avenir de la bienfaisance tient d'abord aux justes objectifs sociaux qu'elle doit viser. Il importe donc encore de donner, mais aussi de s'en mêler.
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redaction@ledevoir.com
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
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paul.a.garneau @cgocable.ca - par Paul Garneau
Le vendredi 28 décembre 2007 21:00

