La lampe de poche - Un conte de Noël d'Yves Beauchemin

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Yves Beauchemin
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 décembre 2007

Mots clés : conte de Noël, Yves Beauchemin, Histoires, Québec (province)

À Pierre-Yvon

Photo: Le Devoir

En ce début de soirée du 24 décembre, Charles Thibodeau, affalé sur le canapé, regardait sans la voir une comédie à la télé qui racontait les mésaventures du père Noël aux prises avec une bande de voleurs à New York. Si on exceptait son chien Bof, couché à ses pieds, il était seul. L'oeil morne, l'estomac vide, il releva les jambes et s'étendit de tout son long. Dans sa courte vie de neuf ans, il se rappelait trois ou quatre veilles de Noël. Celle-ci s'annonçait, et de loin, comme la plus catastrophique.

Vers huit heures ce matin-là, son père, Wilfrid, avait eu une violente discussion avec Sylvie, la femme qui avait remplacé sa mère, décédée cinq ans plus tôt. La querelle avait débuté pour une niaiserie, comme presque toujours: depuis une semaine le frigidaire émettait une sorte de toc toc toc qui agaçait la serveuse; Wilfrid avait promis d'y remédier, sans rien faire jusqu'à présent. Sylvie, d'un ton aigre, lui avait rappelé sa promesse non tenue, puis s'était moquée de lui. Elle n'aurait pas dû. Le menuisier était sujet à des colères subites, aux conséquences imprévisibles. Il s'était lancé sur elle, le poing en l'air; il lui aurait cassé le nez ou la mâchoire si la serveuse n'avait eu de bons réflexes. Le poing avait fendu l'air et l'homme s'était immobilisé devant elle, et la fixait, hébété. Il y avait eu un long silence, puis Sylvie, le regard blanc de rage, avait lancé:

-- Ah! c'est comme ça? Eh ben! tu vas fêter Noël tout seul, mon grand, et le jour de l'An aussi!

Cinq minutes plus tard, elle claquait la porte, une valise à la main.

Charles avait suivi la scène depuis sa chambre. Prudemment, il avait reculé jusqu'à son lit et s'était plongé dans la lecture d'une bande dessinée. Après quelques grommellements, Wilfrid avait quitté l'appartement à son tour pour revenir au bout d'une heure se mettre au téléphone dans l'espoir de rejoindre sa maîtresse. En vain.

Vers onze heures, il était reparti, sans un mot pour son fils. Ce dernier avait deviné la suite: il ne rentrerait pas avant la fin de la journée, et il serait alors soûl comme une botte.

***

Charles se leva et alla jeter un coup d'oeil dans le réfrigérateur: neuf bouteilles de bière, quelques tranches de pain, un litre de lait et une demi-tourtière qui finissait de sécher dans une assiette, si brune et si racornie qu'elle décourageait toute envie de s'y attaquer.

Il retourna au salon. Le père Noël venait de convaincre le chef des voleurs de lui remettre ses cadeaux. Il avait dû se montrer bien éloquent, car l'homme, saisi de remords, pleurait à chaudes larmes. Charles grimaça. Ce film était ridicule. Dans la vie, les choses ne se passaient pas ainsi.

Il tourna la tête et contempla, dépité, le sapin artificiel dans un coin du salon. Sylvie avait commencé à le décorer, mais, vraisemblablement, les choses cette année n'iraient pas plus loin. Dans le fouillis de boules, de guirlandes et de glaçons argentés répandus sur le plancher traînaient trois grosses boîtes enrubannées aux emballages éclatants: aucune ne lui était destinée.

-- J'ai faim, lança Charles à voix haute.

Comme pour lui faire remarquer qu'il n'était pas le seul, Bof se mit à battre de la queue sur le plancher.

Charles se rappela soudain que dans une armoire de la cuisine se trouvait un pot rempli de monnaie, destinée au laitier.

Il se releva d'un bond et retourna à la cuisine. La seconde d'après, il filait vers le dépanneur, le parka à demi ouvert, son chien sur les talons. Il acheta un Pepsi, deux petits gâteaux fourrés au caramel, un sac de croustilles similivinaigre, trois tablettes de chocolat. Si Wilfrid ou Sylvie le blâmait pour cette folle dépense, il répondrait qu'on n'avait qu'à ne pas le laisser seul la veille de Noël sans rien à se mettre sous la dent.

Il revenait chez lui, la bouche pleine de chocolat, lorsqu'il aperçut son ami Henri, le fils du quincaillier Fafard, qui habitait de l'autre côté de la rue.

-- Qu'est-ce que tu fais? demanda Henri.

-- Rien.

-- Comment, rien?

-- Rien, je te dis. Sylvie est partie, mon père est parti, alors, j'ai rien à faire.

Henri eut un haussement d'épaules qui semblait exprimer à la fois la surprise et la pitié, lui lança un «Salut!» précipité et poursuivit son chemin. Assis de nouveau dans le salon, Charles s'attaquait aux gâteaux tout en jetant des croustilles à son chien lorsqu'on sonna à la porte. Il n'eut pas le temps de se lever, la porte s'ouvrit et la voix d'Henri lança:

-- Charles, viens ici, s'il te plaît.

Ce s'il te plaît intrigua fort Charles, car son ami n'avait pas coutume d'en abuser. Il se passait quelque chose de spécial.

Debout sur le paillasson, Henri, dans une posture vaguement militaire, avait une singulière expression de gravité.

-- Tu m'as bien dit que t'étais seul, ce soir?

L'autre fit signe que oui.

-- Eh bien, mes parents t'invitent à passer la soirée chez nous. On va réveillonner. Ça va être chouette, tu vas voir.

Charles hésita, mais son ami brandit aussitôt une feuille pliée en quatre:

-- Mon père a écrit un mot pour ton père. Il va comprendre, n'aie pas peur. On t'invite, y a rien de mal à ça, non? Il pourra venir nous rejoindre si ça lui tente.

Charles eut un faible sourire, alla porter la feuille sur la table de la cuisine et s'apprêtait à enfiler son parka lorsqu'il s'arrêta:

-- Mais Bof, lui?

-- On l'invite aussi. Amène-le.

-- Salut, mon Charles! lança Fernand Fafard de sa voix tonnante en apparaissant dans le vestibule. Content de te voir!

-- Allo, Charles, fit Céline de sa voix fluette de gamine.

Et elle lui caressa timidement l'épaule.

Lucie, le tablier serré à la taille, le visage rougi par la chaleur du fourneau, s'avança dans le corridor:

-- Goûte-moi ça, mon Charlot, fit-elle en lui tendant un biscuit encore tiède rempli de pépites de chocolat, tandis que l'un débarrassait l'enfant de son manteau et que l'autre lui tendait une paire de pantoufles.

Jamais Charles n'avait connu un pareil accueil.

uuu

La soirée fut comme une giclée de lumière. On alla chercher des bûches à la cave pour alimenter le foyer, il y eut des améliorations à faire à l'arbre de Noël, dont la décoration n'était pas encore tout à fait au goût de Lucie, Henri emmena Charles dans sa chambre pour une partie de Stratego, puis on s'assembla devant la télé et Lucie servit du chocolat chaud. Un succulent fumet de dinde rôtie avait envahi les pièces. Minuit approchait. On se prépara pour la messe. Charles sommeilla presque tout au long de la cérémonie, bercé par les chants de la chorale qui s'activait vaillamment au jubé. De temps à autre, il pensait avec étonnement au cadeau qui l'attendait au pied de l'arbre de Noël des Fafard. Quand donc avait-on pu l'acheter?

Sur le chemin du retour, l'air vif de la rue le ravigota. À voir l'affluence des autos, on se serait cru en plein jour. Les piétons, joyeux, échangeaient des souhaits. Charles avait de nouveau faim et ne pensait presque plus à son père ni à Sylvie.

-- À table! à table! lança Fernand en déverrouillant la porte. Je meurs de faim, moi! La communion, ça nourrit pas son homme!

Lucie, scandalisée, lui donna un coup de coude dans les côtes et se hâta vers la cuisine.

L'instant d'après, on s'attablait. Il était une heure vingt. Charles venait de s'enfiler une onctueuse fourchettée de purée de pomme de terre tout en écoutant Céline babiller à ses côtés lorsqu'on sonna à la porte. Le silence se fit.

-- Va voir, Fernand, dit Lucie, soudain grave.

Fernand, de son pas pesant, se dirigea vers le vestibule.

-- Eh ben! graisse de pis de vache! Wilfrid! Donne-moi ton manteau et viens manger. On t'attendait!

Charles, livide, s'était rejeté au fond de sa chaise, essayant de deviner dans le marmonnement qui avait suivi l'invitation claironnante du quincaillier le tour qu'allaient prendre les événements. Mais il n'arrivait pas à discerner un seul mot. Cela en disait long sur l'état de son père.

-- Mais non! reprit Fernand. Puisque je te dis qu'on t'attendait, bout de bonyenne! Allons! arrête de tataouiner et donne-moi ton manteau!

Il y eut un autre grommellement dans lequel Charles réussit à distinguer le mot tard, mais l'insistance de Fernand -- ou le fumet de la dinde -- sembla vaincre enfin la résistance du menuisier car il apparut dans la salle à manger aux côtés du quincaillier, le regard légèrement vacillant.

À sa vue, Bof se sentit coupable et alla se cacher derrière un fauteuil. Wilfrid fit un léger signe de tête à son fils et alla s'asseoir à la place qu'on lui désignait, près de Fernand. Lucie s'était précipitée à la cuisine et revenait avec une assiette débordante. Le menuisier se mit à manger avidement, s'interrompant de temps à autre pour un claquement de lèvres satisfait ou un compliment à son hôtesse. Fernand avait repris du début le récit de sa chasse au chevreuil pour le nouvel invité. Céline s'était remise à babiller, Henri discutait avec sa mère au sujet d'une excursion de ski qu'il avait projetée pour le lendemain. Bof faisait le tour des convives (évitant Wilfrid), recevait de temps à autre un bon morceau, puis éternuait de contentement.

À mesure qu'il mangeait, Wilfrid semblait reprendre son aplomb. Au grand soulagement de Charles, il se comporta correctement tout au long du repas, félicita Lucie avec beaucoup de finesse pour sa tarte au sirop d'érable et fit rire trois fois l'assistance par des plaisanteries que Charles ne comprit pas tout à fait, mais dont il se sentit très fier: son père, cet éternel bougon, pouvait donc être drôle, lui aussi?

***

Vint le moment de la distribution des cadeaux. Les enfants se précipitèrent au salon, suivis de Lucie, tandis que Fernand servait un verre de bière à Wilfrid en prenant soin de garder le reste de la bouteille pour lui-même. Bientôt, tout le monde fut rassemblé autour du sapin. «Il est dix mille fois plus beau que le nôtre», pensa Charles avec un peu d'envie. Mais il n'eut pas le temps de se complaire dans sa tristesse: Lucie venait de lui remettre son cadeau. Il déchira l'emballage et ouvrit la boîte: elle contenait un superbe chandail de laine orné de skieurs filant sur une pente (et destiné tout d'abord à Henri). Wilfrid Thibodeau, affalé dans un fauteuil, sirotait sa bière en observant la scène, pensif. Soudain, il eut un sursaut:

-- Mais moi aussi, j'ai un cadeau pour toi, mon gars!

Il fouilla dans sa poche et tendit quelque chose à Charles.

-- J'ai acheté ça cet après-midi d'un bonhomme dans la rue. J'ai dû marchander en sacrament!

Charles, intrigué, examinait l'objet que son père venait de lui donner.

Wilfrid le lui reprit brusquement des mains.

-- C'est une flashlight sans batterie, expliqua-t-il. Ça marche avec une dynamo. Tu pèses sur la manette, ici, la dynamo tourne et ça fait de la lumière.

Et il actionna la lampe de poche. Charles la contemplait, émerveillé.

-- Merci, p'pa, dit-il à voix basse.

Et il se mit à promener le rayon de sa lampe de poche sur le tapis en tout sens, indifférent soudain à ce qui l'entourait.

Au bout d'un certain temps, Fernand Fafard réprima un bâillement. Lucie se leva et offrit du café. Wilfrid en accepta une tasse.

-- Mais après ça, fit-il en se tournant vers Charles, on s'en va chez nous, mon gars. Il est presque trois heures! C'est pas poli de coller chez les voisins.

Charles leva sur lui un regard qui bouleversa Lucie. Elle s'en alla à la cuisine, l'air soucieux.

-- Wilfrid! lança-t-elle au bout d'un moment, pourrais-tu venir ici une minute?

Le menuisier, surpris, échangea un regard avec Fernand, puis se leva.

-- De la crème et du sucre dans ton café?

-- Pas de sucre.

Il continuait d'observer sa voisine, intrigué par son trouble.

-- Wilfrid, reprit cette dernière, voudrais-tu me faire un grand plaisir? Laisse donc Charles coucher à la maison cette nuit. Henri serait tellement content. C'est son meilleur ami.

Le menuisier restait immobile, les sourcils froncés, sans dire un mot. Lucie, perdant contenance, ouvrit d'un geste nerveux la porte d'une armoire et des tasses suspendues à leur crochet se balancèrent vivement, comme si elles hochaient la tête. Le menuisier se mit à les fixer. «Oui, oui, oui!, semblaient implorer les tasses, dis oui, pour l'amour!»

-- Ça va, accepta enfin le menuisier. Mais je veux le voir chez nous pas plus tard qu'à neuf heures, compris?

Et il tourna le dos à Lucie.

***

Charles eut bien du mal à s'endormir cette nuit-là. Couché près d'Henri, il gigotait comme une poignée de vers en promenant le faisceau de sa lampe de poche partout dans la chambre. Finalement, son ami, impatienté, menaça de la lui confisquer. L'avertissement fut bénéfique.

Vers huit heures, le matin, Lucie se leva pour préparer le déjeuner du jour de Noël. Son mari l'imita, incommodé par une vessie trop pleine. En passant devant la chambre de leur fils, ils s'arrêtèrent machinalement.

-- Mon Dieu! qu'il est beau, cet enfant, murmura Lucie en regardant Charles.

Celui-ci, étendu sur le dos, la tête tournée légèrement de côté, dormait comme un prince, un bras allongé sur les couvertures; sa main entrouverte avait laissé échapper la lampe de poche

adorée.

Soudain, il entrouvrit les yeux.

-- Joyeux Noël, mon Charlot, fit Lucie, tout émue.

-- Joyeux Noël, mon gars, répéta Fernand.

Charles se souleva sur les coudes et son sourire, pendant quelques secondes, sembla abolir toutes les misères de la planète.

FIN


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