L'affaire Bertuzzi ou le hockey en procès

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Jean Dion
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 décembre 2007

Mots clés : violence, justice, Todd Bertuzzi, Sport, Hockey, Canada (Pays)

Faudra-t-il que quelqu'un meure au milieu de la patinoire pour que les choses changent

Todd Bertuzzi, lors d'un récent match des Ducks d'Anaheim contre les Canucks de Vancouver.

Photo: Agence Reuters

Le procès au civil de Todd Bertuzzi, qui s'est ouvert cette semaine à Toronto, pourrait-il devenir celui du hockey en général, ou à tout le moins de la culture de violence et de vengeance dans laquelle baigne la Ligue nationale? Chose certaine, les questions que l'affaire soulève, si elles ne sont pas nécessairement nouvelles, vont droit au coeur d'un problème déjà grave et potentiellement tragique. Car comme le mentionnait l'auteur Ross Bernstein, spécialiste des bagarres au hockey, si rien n'est fait pour modifier le «code» en vigueur, «ce n'est qu'une question de temps avant que quelqu'un ne meure» sur la patinoire.

Ça se passait le 8 mars 2004. Dans un épisode devenu tristement célèbre, Bertuzzi, un ailier format costaud alors membre des Canucks de Vancouver, a pourchassé Steve Moore, lui-même attaquant de l'Avalanche du Colorado. Moore était un homme marqué parce que, lors du match précédent entre les deux équipes, il avait infligé une commotion cérébrale au capitaine des Canucks, Markus Naslund, en lui donnant un violent coup de coude au visage alors que celui-ci était sans défense. Bertuzzi a agrippé par derrière le chandail de son rival, lui a assené un coup de poing toujours ganté à la tête et lui a rabattu le visage sur la glace. Moore a subi des fractures à trois vertèbres du cou, une commotion cérébrale et des lacérations au visage. Il n'a plus jamais rejoué au hockey.

Devant les tribunaux

Suspendu indéfiniment par la LNH, Bertuzzi a raté le reste de la saison 2003-04 et les séries éliminatoires, 20 matchs en tout. Après le lock-out de la campagne 2004-05, il a été autorisé à revenir au jeu la saison suivante. Mais pour une rare fois dans le cas d'un geste survenu en cours de match, le dossier s'est retrouvé devant les tribunaux, en Colombie-Britannique. Après une entente à l'amiable avec la Couronne, il a plaidé coupable à des accusations d'assaut ayant entraîné des blessures et a écopé d'un an de probation et de 80 heures de travaux communautaires.

Cependant, Moore a intenté en Ontario un recours civil de l'ordre de 38 millions de dollars contre Bertuzzi et les Canucks, et c'est cette cause qui a fait l'objet d'audiences préliminaires cette semaine. Et on y a appris des choses révélatrices.

Bertuzzi a d'abord déclaré que son entraîneur-chef à l'époque, Marc Crawford (aujourd'hui à la barre des Kings de Los Angeles), avait en quelque sorte mis une prime sur la tête de Steve Moore. Dans le vestiaire des Canucks qui tiraient de l'arrière 6-2 entre la deuxième et la troisième période du match fatidique, Crawford aurait pointé le nom de Moore sur un tableau et affirmé que ce dernier devait «payer le prix» de ses agissements. Bertuzzi n'aurait pas été spécifiquement désigné pour accomplir les basses oeuvres -- en fait, plusieurs joueurs de Vancouver auraient harcelé Moore pendant le match --, mais il se serait senti visé en tant qu'attaquant robuste. «Si je ne l'avais pas fait, il [Crawford] aurait été sur mon dos pendant toute la semaine», a-t-il dit. Bertuzzi explique donc avoir traité Moore de «fucking pussy» et l'avoir invité à se battre «quatre, cinq, six, sept fois». Devant le refus de celui-ci de jeter les gants, Bertuzzi est passé aux actes avec le résultat que l'on sait.

Les dirigeants des Canucks, qui avaient à l'origine essuyé une amende de 250 000 $ pour avoir «échoué à empêcher la création du climat qui pourrait avoir mené» à l'agression, ont catégoriquement nié avoir demandé à leurs joueurs des représailles contre Moore. Dans un communiqué diffusé il y a quelques jours, l'équipe a indiqué qu'aucun membre de l'organisation n'avait «encouragé ni incité» qui que ce soit à s'attaquer au joueur de l'Avalanche; tout cela ne serait que «conjectures» destinées à enflammer le public et à donner de la copie aux médias. Selon plusieurs témoignages, Marc Crawford aurait discuté avec ses joueurs de l'attitude à prendre au cours des jours précédant le match, mais les opinions varient quant à la nature exacte des propos tenus.

Vieux débat

Évidemment, en revenant au premier plan de l'actualité, l'affaire Bertuzzi a relancé le vieux débat sur la violence préméditée au hockey, sur le respect entre les joueurs et sur la lourdeur des sanctions à infliger dans le cas de gestes dangereux. Le vétéran des Canucks Trevor Linden a insisté pour dire qu'il n'y avait pas de «code» non écrit de représailles dans la LNH; Bertuzzi a dit la même chose. «Si quelqu'un s'attaque à votre joueur-vedette, le jeu devient habituellement plus robuste, a-t-il relaté. Ce n'est pas taillé dans la pierre. On procède de la même manière depuis 50 ou 60 ans.»

Personne ne niera cependant que le réflexe de se protéger entre coéquipiers est bien réel. L'ancien dur à cuire Nick Kypreos, aujourd'hui commentateur à la télévision, a parlé d'une «mentalité de meute». «Todd Bertuzzi n'a rien fait de différent de ce que des centaines de joueurs par le passé ont fait. Il l'a seulement fait de manière extrêmement maladroite.»

Il n'empêche qu'au moment où les joueurs de la LNH sont plus gros, plus forts et plus rapides qu'ils ne l'ont jamais été -- et où l'attrait de l'argent amène plusieurs joueurs à la marge à jouer chaque soir leur va-tout --, le problème et le danger gagnent aussi en ampleur. À ce sujet, plusieurs blâment la Ligue nationale, qui continue selon eux de faire preuve d'indulgence exagérée dans plusieurs dossiers.

L'affaire Simon

Ce n'est qu'une coïncidence, mais en même temps que Bertuzzi s'expliquait devant un juge, Chris Simon, des Islanders de New York, écopait de la plus lourde suspension dans l'histoire de la Ligue nationale: 30 matchs pour avoir assené un coup de patin à la jambe de Tuomo Ruutu, des Black Hawks de Chicago. Simon en est à sa septième suspension en carrière; il sortait tout juste d'un autre bannissement de 25 matchs, mais, preuve du malaise, la direction des Islanders l'a défendu, disant qu'il fallait faire preuve de «compassion» à son égard et que Simon aurait droit à tout le «counseling» nécessaire. La LNH a qualifié la sanction de «très sévère», l'entraîneur des Islanders Ted Nolan a rétorqué qu'elle était «excessive», mais bien des voix se sont élevées pour réclamer qu'un pareil récidiviste reçoive une suspension d'au moins toute la saison en cours, sinon à vie.

L'excuse, dans les circonstances, est souvent la même: la cible de l'assaut a joué les petites pestes, mais il ne voulait pas se battre, et l'agresseur a de manière bien compréhensible pété les plombs.

Le hockey est l'un des très rares sports à permettre que le jeu s'arrête pour que deux gars se battent à poings nus sans qu'ils soient expulsés illico de la partie, en plus d'être lourdement suspendus. Les bagarres, font valoir ses partisans, sont censées donner un exutoire aux émotions inhérentes à un sport d'intensité et de collisions et réduire les coups vicieux, ce qui n'est manifestement pas le cas. Que faire? Le dossier Bertuzzi montre que la violence déloyale court constamment le risque d'être érigée en système, et que le hockey lui-même gagnerait à aller répondre à quelques questions au banc des accusés. Mais peut-être, en effet, faudra-t-il que quelqu'un meure au milieu de la patinoire pour que les choses changent.

Ce qui n'est pas pour autant une certitude.


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