Docteurs ès taxis
Mots clés : emploi, Éducation, Immigration, Québec (province)
Le déclassement professionnel est la triste réalité de certains immigrants
Au Québec, seul un immigrant du Moyen-Orient sur trois réussit à travailler dans son domaine de formation et d’expérience, souvent faute de reconnaissance de ses compétences. L’Ontario vient de s’attaquer à ce genre de discrimination en créant un commissaire à l’équité.Seulement, voilà: au collège, M. Assad ne donne pas la formation, il la reçoit. À Alger, dans son pays natal, il avait son propre cabinet de dentiste. Ici, à Longueuil, où il a émigré il y a un peu plus de deux ans, il étudie pour obtenir un DEC en technique d’hygiène dentaire. Pour obtenir son droit de passage, M. Assad a signé une déclaration dans laquelle il reconnaissait ne pas être automatiquement reconnu professionnellement au Canada.
Diplômé en deçà de l’Atlas, moins que rien au-delà. L’Algérie fournit maintenant un immigrant sur dix au Québec.
Sitôt arrivé, il a entrepris des démarches pour intégrer son ordre professionnel. Il affirme avoir vite compris l’ampleur de la tâche pour retrouver son titre professionnel. «On m’a expliqué que bien peu de candidats réussissaient. J’ai renoncé», résumait Madjid Assad, rencontré il y a quelques jours dans le bureau de son prof de français.
La fierté lui a par contre interdit de replier bagages pour rentrer au pays. «Nous, les Berbères, quand on a pris une décision, on fonce, dit-il. Il faut aussi comprendre d’où l’on vient, notre substrat culturel. Dans ma culture, on ne peut tout simplement pas accepter de devenir la risée de la communauté.» Il veut aussi offrir à ses deux enfants la chance de vivre dans un pays prospère, sécuritaire et surtout laïque à souhait. «En Algérie, les islamistes contrôlent les écoles.»
Djamal Boubchir, dans la quarantaine, se retrouve dans une position semblable, au même cégep. Agronome de formation, il a exercé cette profession pendant cinq ans puis a enseigné pendant deux ans avant de se résigner à l’émigration. Sitôt arrivé au Québec, il n’a même pas cherché à se placer comme agronome. Il a plutôt opté pour une formation en technique de soins infirmiers. «Il y a du travail dans ce domaine et je veux travailler.»
Ici comme ailleurs
Deux cas, une seule et même triste mesure de la réalité de certains immigrants au Québec. Ce problème de la reconnaissance des formations et des expériences a été mis en évidence par les récentes audiences de la commission Bouchard-Taylor. La critique a durement frappé les ordres professionnels, montrés du doigt pour leur supposé corporatisme bouchant l’accès des nouveaux arrivants aux emplois lucratifs. Le Conseil interprofessionnel du Québec, représentant 45 ordres (dont celui des agronomes et des dentistes) a répliqué vivement en expliquant avoir accepté 84 % des candidats étrangers, avec ou sans formation d’appoint, au cours de la dernière décennie.
Une étude récente de Marie-Thérèse Chicha et Éric Charest, préparée pour l’Institut de recherche en politiques publique (IRPP), rappelle que le phénomène du «déclassement professionnel» semble en fait relativement élevé pour l’ensemble de la population canadienne mais qu’il frappe particulièrement les personnes nées à l’extérieur du pays et encore plus les femmes. «Au Québec, 65 % des immigrants en provenance de l’Europe de l’Ouest occupent un emploi correspondant beaucoup ou tout à fait à leur niveau de formation», expliquait la professeure Chicha, de l’École de relations industrielles de l’UdeM, lors d’une conférence prononcée il y a quelques jours à Montréal. «Ce taux tombe à environ 35 % pour les immigrants en provenance de l’Asie et du Moyen-Orient. [...] Les immigrés qualifiés désireux de faire reconnaître leurs compétences sont confrontés à une multitude d’acteurs, dont les instances gouvernementales, les universités, les ordres professionnels et les employeurs, qui s’appuient sur des critères variables. La complexité et l’incertitude du résultat final en découragent plusieurs qui ne s’engagent même pas dans le processus de reconnaissance.»
Le casse-tête se complexifie avec la croissance des flux migratoires et les exigences de plus en plus poussées des économies du savoir. L’Europe a décidé d’attaquer le problème à la racine en tentant d’uniformiser les formations offertes sur tout le continent. Avec le «processus de Bologne», amorcé en 1999, les systèmes nationaux diversifiés d’enseignement supérieur doivent se conformer à un cadre commun d’ici 2010. La nouvelle norme imposera notamment un système uniforme de licence, puis de maîtrise — comme ici quoi —, avec un système continental de transfert et d’accumulation de crédits.
Le monde des métiers a son propre cadre général de qualification, défini par un autre «processus», celui de Copenhague. Avec ces deux outils, l’Union européenne a l’ambition de devenir «l’espace économique du savoir le plus compétitif et le plus dynamique au monde».
Ce qui laisserait le Canada sur le carreau? Bien au contraire, selon Yves E. Beaudin, coordonateur du Centre d’information canadien sur les diplômes internationaux, mis en place en 1990. «Moi, je suis très, très optimiste, dit-il. Quand je regarde ce qui se fait ici et ce qui se prépare, j’ai très confiance: les mentalités changent, les actions s’ajustent et tout le monde participe finalement à l’amélioration des méthodes pour mieux intégrer les immigrants sur le marché du travail.»
Les preuves s’accumulent sur le site du Centre (www.cicic.ca). Le pays a progressé magistralement dans la reconnaissance des métiers et des professions, d’abord pour les émigrants à l’intérieur des frontières. Le métier de boulanger est, par exemple, un métier désigné «sceau rouge», en ce sens qu’il bénéficie de normes interprovinciales de certification (sauf au Québec, en Saskatchewan et au Nunavut). «On a une tendance à l’autoflagellation», poursuit M. Beaudin, qui enchaîne avec une anecdote concernant la tendance à mêler les cartes à grands coups de simplification. «Je voyage beaucoup. Je prends beaucoup de taxis. Parfois, un chauffeur se dit ingénieur, alors qu’en parlant avec lui, je comprends qu’il n’a reçu qu’une formation de technicien dans son pays d’origine. Il y a des gens déclassés, mais il ne faut pas tous les mettre dans la même catégorie.»
Pendant ce temps, en Ontario
À compter de 2011, aussi bien dire demain matin, les nouveaux immigrants compteront pour toute la croissance nette de la main-d’œuvre au pays. L’Ontario vient de prendre une longueur d’avance pour faire face à cet immense défi en adoptant un plan général d’intégration des «nouveaux arrivants» comprenant une loi sur l’accès équitable aux professions réglementées, entrée en vigueur le 1er mars dernier. Un Bureau du commissaire à l’équité contrôle maintenant les 38 organismes de réglementation des professions de la province.
«Il y a beaucoup de mythes et de vérités autour des reconnaissances de diplômes», dit Jean Augustine, première titulaire du poste. Née en Grenade, membre du parlement fédéral de 1993 à 2005, première femme noire au cabinet, elle a cédé son comté libéral à Michael Ignatieff. «Trop de personnes qualifiées ne trouvent pas de travail dans leur domaine. On a tous entendu parler d’un chauffeur de taxi détenant un doctorat. Mon bureau doit garantir des modalités transparentes, objectives, impartiales et équitables pour l’inscription et la délivrance de licences et de permis aux professionnels formés hors de la province.»
Mme Augustine va émettre un rapport annuel, comme une vérificatrice générale. Elle va y juger les différentes pratiques et émettre des recommandations. «Je pose toutes sortes de questions aux ordres. Combien de travailleurs étrangers sont venus vous voir au cours des derniers six mois? Combien en avez-vous rejetés ou certifiés? Qui s’occupe de cette tâche au sein de votre organisme? Est-ce possible de faire appel? Qui détermine les examens? Combien faut-il payer pour les passer? Les ordres devront aussi se présenter en audiences à tous les trois ans et le Bureau est complètement indépendant du gouvernement.»
Les coprésidents Gérard Bouchard et Charles Taylor s’inspireront-ils de cet exemple tout simple et tout proche? Leur rapport est attendu fin mars.
En attendant, M. Assad ne comprend pas les exigences qui lui sont imposées dans sa province d’adoption. Il refait maintenant ses classes, le B.A.-BA et tout le tralala, y compris pour le nombre de dents et les nerfs rattachés à chacune. «Pourquoi suis-je obligé de refaire presque tous les cours?», demande-t-il en affichant toujours le même air résigné. Cette reformation exige beaucoup d’abnégation, retarde de presque trois ans son entrée sur le marché du travail et son accès à une vie plus confortable. Il vit avec une bourse (715 $ par mois). Son fils, sa femme et sa fille sont aussi aux études. «On est dans la simplicité involontaire... »
Vos réactions
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Le samedi 22 décembre 2007 17:00
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Le vendredi 21 décembre 2007 12:00
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