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Libre opinion - Projet Griffintown: catalyseur ou cataclysme?

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Raphaël Fischler, Urbaniste et professeur agrégé à l'École d'urbanisme de l'université McGill

Édition du lundi 17 décembre 2007

Mots clés : Gérald Tremblay, Projet Griffintown, Construction, Municipalité, Montréal, Québec (province)

Les décisions des élus sont le fruit de la nécessité ou de l'opportunité autant que de la motivation ou de l'idéologie. Il en est ainsi de la politique de l'urbanisme du maire de Montréal. Contrairement à l'ancien maire Pierre Bourque, qui a occupé la mairie pendant des années de vaches maigres, l'actuel maire Gérald Tremblay a l'immense chance de présider aux destinées de Montréal pendant des années de vaches grasses.

Alors que M. Bourque se croyait obligé d'accepter tout projet immobilier, de quelque qualité que ce soit, pour montrer que Montréal construisait, M. Tremblay, aidé par un «boom» immobilier majeur, est en position de force pour exiger des promoteurs qu'ils fassent plus et mieux pour la collectivité.

C'est d'ailleurs ce que le maire annonçait en début de mandat: en matière d'urbanisme et d'architecture, Montréal allait (enfin) exiger de la qualité. Or, en règle générale, cette administration a elle aussi tendance à voir les promoteurs comme des bienfaiteurs, les urbanistes comme des empêcheurs de tourner en rond et les opposants à un projet comme des geignards qui mettent en péril le développement économique de la ville. Et pourtant, c'est en exigeant un urbanisme et une architecture de qualité que l'on fera vraiment du développement durable.

Projet dangereux

Le projet Griffintown, qui promet de faire d'une zone industrielle désuète un nouveau quartier urbain, illustre bien la situation. Le maire, qui ne s'est toujours pas remis de la perte du projet de nouveau casino à Pointe-Saint-Charles, demande aux Montréalais d'accueillir comme une manne divine cet énorme investissement privé et de ne pas perdre une occasion en or de voir se réaliser un miracle de transmutation urbaine.

Il n'y a rien de plus attrayant pour un élu que de «donner» à ses électeurs un grand projet bien visible. L'ennui, c'est que l'empressement d'un politicien, dont les horizons stratégiques se mesurent en années, est peu compatible avec la patience dont on doit faire montre pour faire une ville, processus qui se mesure en décennies, voire en siècles.

Le projet Griffintown contredit le désir affiché du maire de faire de l'urbanisme durable et de qualité. En fait, c'est un projet dangereux. D'abord, parce qu'il est trop grand: il place trop de terrain sous le contrôle d'un même promoteur et concentre trop de surface commerciale en un même endroit. La clef de voûte du projet Griffintown, c'est le million de pieds carrés de commerce que le promoteur veut y implanter. Cela représente la superficie de vingt terrains de football.

Il ne s'agit pas de commerces de quartier; il s'agit d'un «power centre» comme le Marché central ou le Dix-30 (construit par le même promoteur), que l'on tente, tant bien que mal, d'insérer dans un projet urbain. Les magasins seront assez près du centre-ville pour en attirer une partie des utilisateurs et assez loin pour empêcher les gens de s'y rendre à pied. Ils auront des emprises au sol bien trop grandes pour donner aux rues du quartier l'animation nécessaire.

Si on veut absolument avoir des «big boxes» dans le centre de Montréal, on peut les y intégrer en structures étagées. Cela éviterait de créer de très grands îlots, qui ont un effet néfaste sur l'apparence et l'utilisation de l'espace public. Dans ce cas-ci, la consolidation de certains îlots exige la fermeture de rues qui font partie du patrimoine historique de Montréal.

Tout pour le promoteur

Le Projet Griffintown est dangereux, aussi, parce qu'il suppose un processus de planification contraire aux règles de l'art. Dans un renversement lourd de signification, le maire demande à ses urbanistes de préparer un programme particulier d'urbanisme dicté par un promoteur pour satisfaire ses exigences. Ce ne sera pas un programme particulier, ce sera un programme privé, auquel la Ville donnera sa caution, dans lequel elle injectera une partie de son budget d'immobilisations et dont elle permettra la réalisation en mettant son pouvoir d'expropriation au service d'une entreprise privée. Cette procédure doit être remise en cause.

Le processus de consultation publique sur le projet Griffintown doit lui aussi être revu. Tout grand projet doit être étudié en public par l'entremise de l'Office de consultation publique de Montréal. Gérald Tremblay, qui revendique le contrôle des grands dossiers de l'arrondissement Ville-Marie, entend limiter le débat sur un projet de 1,3 milliard de dollars au sein de l'arrondissement Sud-Ouest.

La position du maire est illogique. Il ne peut enlever à un arrondissement le contrôle de certains dossiers parce qu'ils sont trop importants et limiter à un seul arrondissement le forum de discussion sur le plus gros projet immobilier des dernières décennies. Il n'a rien à gagner -- sa tentative malheureuse de changer le nom de l'avenue du Parc le démontre -- à essayer de faire passer un projet controversé en limitant le débat public.

Voir trop grand

L'administration Tremblay peut se réjouir de voir un promoteur lui soumettre un projet ambitieux. Mais elle doit tenter d'en limiter la taille; elle doit le traiter comme un projet catalyseur, qui entraînera d'autres projets complémentaires dans son sillage, et l'empêcher d'être un projet cataclysmique (l'expression est de Jane Jacobs). On ne fait pas une ville super-projet par super-projet, en détruisant ce qui existe et en reconstruisant sur une table rase.

L'administration ne doit pas favoriser la concentration de la propriété foncière aux mains d'un acteur privé. Elle doit exiger du promoteur qu'il s'engage, sous peine d'une très lourde amende, à construire un projet à usages mixtes (comportant une large part de résidentiel dans chaque phase), dont les îlots respectent la trame de rue actuelle (ou créent un grain plus fin) et dont les rues fonctionnent comme celles d'un quartier traditionnel. Elle doit demander à ses urbanistes de préparer un programme particulier d'urbanisme qui correspond aux besoins de la ville et non aux besoins d'un promoteur. Et elle doit permettre à l'Office de consultation publique de Montréal de gérer un débat public en bonne et due forme.

Griffintown est en mauvais état, mais c'est un quartier trop bien situé pour rester longtemps sans nouveaux investissements. Le corridor de la rue Peel en a déjà accueilli plusieurs ces dernières années. Si le projet Griffintown doit subir le même sort que celui du casino de Pointe-Saint-Charles, d'autres projets, plus modestes sans doute, verront le jour. Cela prendra cinq ans, dix ans, ou plus, mais Griffintown est voué à la revitalisation. Ce dont on a besoin pour en faire un bon quartier, c'est un programme particulier d'urbanisme qui vise l'intérêt public à long terme, des investissements publics stratégiques et puis l'imagination des entrepreneurs et de leurs architectes. Mais un super-projet commercial n'est ni nécessaire, ni souhaitable.


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