Littérature québécoise - Fable grinçante

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Suzanne Giguère
Édition du samedi 15 et du dimanche 16 décembre 2007

Mots clés : Le chant des mouches, Sébastien Chabot, Matapédia, Livre, Culture, Québec (province)

Le Chant des mouches aurait pu s'intituler « Désespoir au fin fond du Québec »

Roman drôle, ravageur dans son propos, marqué par une vivacité de style et une liberté de ton, Le Chant des mouches aurait pu s'intituler «Désespoir au fin fond du Québec». Le roman a pour cadre un village perdu dans la vallée de la Matapédia. À l'abandon, le village est un concentré de misère humaine (alcooliques, racistes, bigots).

Ses habitants, désoeuvrés depuis la fermeture du seul employeur de la région, se saoulent à la bière de cerises à cochon. Une organisation sournoise et très lucrative, les Zheureux, exploite leur détresse. Des ADS (agents du suicide) soutenus par un lointain ministère encourage même les citoyens à se suicider. Deux clans rivaux se vouent une haine atavique depuis la nuit des temps. Enfin, un immense trou sépare le village en deux. Une légende raconte qu'avant son dynamitage, l'église trônait en ces lieux!

C'est dans cet univers en noir et blanc déjanté que naissent les jumeaux Tête-triste et Statue, dont nous allons suivre les vies parallèles. Parce que dans Le Chant des mouches, il traîne aussi un parfum d'enfance triste.

Le compositeur et le curé

Après la mort de leur mère à leur naissance, les jumeaux sont abandonnés par leur père. Ce dernier, brisé par la douleur, s'envole d'un toit. Les villageois décident de séparer les deux frères. Ils n'ont pas pardonné à leurs parents issus des deux clans de s'être unis. Tête-triste, qui gazouille quand l'infirmière siffle l'ouverture de Parsifal et s'endort sur les airs de Lakmé, sera adopté, alors que son frère Statue, qui provoque dégoût et malaise, est confié à l'orphelinat Arthur Buies.

Garçon solitaire et silencieux, Statue écrit dans son journal des mots d'amour à ses parents «qui ont aimé mieux décéder au lieu de vivre entre [ses] bras». L'enfant à l'amour refusé trouve une consolation dans la lecture: «chaque livre lu plaçait une chandelle dans les recoins les plus obscurs de son cerveau». À l'orphelinat, il devient lecteur officiel des Saintes Écritures. Quelques années plus tard il est envoyé dans la capitale, où, le dimanche, il arrose les paroissiens d'une poésie de crépuscule et de fin du monde. Il embrasse la foi avec une passion peu commune, mais son coeur reste vide.

Son frère, Tête-triste, est passionné d'opéra. En classe, il aime inventer des histoires invraisemblables. Lors d'un exercice de composition portant sur les premiers explorateurs du village, il raconte qu'Arthur Buies, avant de visiter la Matapédia, est allé à Paris en 1861 pour entendre le «Tanzoneur... Tanoeur... Tannhäuser» de Richard Wagner. Tout le monde n'a pas aimé. L'écrivain, lui, a aimé. Il rencontre Wagner et lui dit que «c'était beau et mystérieux comme la forêt».

Tête-triste part à son tour dans la capitale en compagnie d'Éva, dont «l'odeur d'herbe fraîche remplit d'été les environs». Tête-triste est amoureux. Il étudie la musique. Son interprétation de la Sonate pour piano n° 29 de Beethoven (la plus vaste partition pour piano solo par sa longueur et l'ampleur de son souffle que le compositeur ait jamais écrite) est remarquée. Mais le sort s'acharne. Éva meurt. De mésaventure en mésaventure, Tête-triste régresse dans l'échelle sociale jusqu'à toucher le fond.

Les jumeaux, attirés par un projet fou de réconciliation, rentrent au village, mais la vieille symphonie de la haine recommence. Cette fois, sans jamais s'être rencontrés, ils quittent définitivement le village, déchirés dans leur identité.

Imagination fertile

Fable grinçante sur les villages au parfum d'antan et leurs habitants qui préfèrent s'agonir dans de vieilles querelles de clochers plutôt que d'entrer dans la modernité, Le Chant des mouches se veut également une fable politique. Le romancier lance des éclats furieux contre les discours lénifiants des élus sur les villages qui dépérissent ou encore sur l'exclusion sociale. Autant de critiques déclinées qui, une fois assemblées, forment une curieuse mélodie, rageuse et passionnée.

Travaillé par une sorte de joie qui préfère la cruauté à la banalité, Le Chant des mouches frôle souvent le burlesque, l'exagération. Certaines pages (découvrez-les) accrochent, façon caméra à l'épaule. Des divagations joyeuses oxygènent constamment le sombre récit. En somme, on découvre qu'il est possible de tenir un discours social cohérent tout en souriant. Si vous ne le connaissez pas déjà, sachez que le jeune écrivain à l'imagination fertile et à la plume inimitable signe ici son troisième roman, après Ma mère est une marmotte (Point de fuite) et L'Angoisse des poulets sans plumes (Trois-Pistoles, prix Jovette-Bernier 2006).

Collaboratrice du Devoir

***

Le chant des mouches

Sébastien Chabot

Éditions Alto

Montréal, 2007, 168 pages


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