Un bestiaire à la Rohmer

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

André Lavoie
Édition du samedi 15 et du dimanche 16 décembre 2007

Mots clés : U, Grégoire Solotareff, Culture, Cinéma, France (pays)

source prima linea productions
Il n'y a pas de virtuosité factice dans U, et c'est ce qui fait le charme de ce conte pour enfants qui fera bien rigoler les adultes.

On pourrait qualifier U de «film comme il ne s'en fait plus»... ou presque. Les techniques simples, en apparence artisanales, utilisées par Serge Elissalde et Grégoire Solotareff, donnent l'impression qu'un pinceau pourrait surgir de l'écran afin de compléter un mouvement, grossir un trait ou nuancer une teinte. Ce souffle de liberté et cette volonté d'imperfection tapissent un large pan du cinéma d'animation, entre autres à l'ONF, mais les longs métrages, aux impératifs économiques parfois tyranniques, affichent souvent un professionnalisme irréprochable mais stérilisant, surtout à l'heure du numérique.

***
U
Réalisation: Serge Elissalde et Grégoire Solotareff. Scénario: Grégoire Solotareff. Avec les voix de Vahina Giocante, Isild Le Besco, Bernadette Lafont. Montage: Céline Kelepikis. Musique: Sanseverino. France, 2006, 75 min.
***

Il n'y a pas cette virtuosité factice dans U, et c'est ce qui fait le charme de ce conte pour enfants qui fera bien rigoler les adultes, savourant les allusions sexuelles ou les références au cinéma de Jean-Luc Godard: rien de tout cela ne risque de traumatiser votre progéniture, surtout pas les clins d'oeil à Godard! Par contre, ils craqueront très vite pour ce drôle de bestiaire aux parures légères, aux formes animales imprécises et aux comportements humains parfois touchants, dans leurs maladresses amoureuses par exemple, mais aussi vils et un brin lubriques.

Les deux cinéastes se sont inspirés des paysages cotonneux de la Bretagne, mais dans cet univers où une famille ne possède aucune caractéristique physique similaire, voire la même couleur de peau, et où d'autres résident dans un château dont les proportions défient toute logique architecturale, l'environnement apparaît à la fois très familier et souvent déroutant. Par contre, pour Mona (voix d'Isild Le Besco), une princesse filiforme et au nez démesuré -- pensez à Jar Jar dans Star Wars, sans la bêtise ni la voix de crécelle --, sa déroute est provoquée par l'apparition d'une charmante licorne, U (voix de Vahina Giocante), qui se présente à elle non pas en gardienne, mais en bonne copine. Celle-ci a entendu ses pleurs d'orpheline, méprisée par ses protecteurs, une mère acariâtre et son fils soumis, deux rats faisant honneur à leur race.

L'arrivée dans leur royaume d'une famille de Wéwés (je vous laisse le plaisir de découvrir l'origine de cette espèce), dominée, avec beaucoup de tendresse et de bonhomie par la généreuse Mama (voix de Bernadette Lafont, délicieusement parisienne comme toujours), provoque un véritable chaos. Parmi ce clan de musiciens bohémiens dont la présence dans les environs est jugée indésirable, certains réussissent à changer le rythme lancinant de la famille «royale», forçant Mona à transformer son coeur de jeune fille en celui d'une femme amoureuse. Un passage qui n'est pas sans risques, surtout pour sa copine licorne...

Ce combat sentimental est rarement frénétique car, un peu comme si Éric Rohmer s'était converti aux joies de l'animation, les personnages bavardent sur leurs états d'âme avec une application typiquement française. Et ma foi, le charme du film réside aussi là, dans ces échanges souvent spirituels, parfois coquins et à double sens, au milieu d'un magnifique décor aquarelle, celui d'un monde inspiré souvent des tableaux de grands maîtres. Toutes ces couleurs chatoyantes, ces diverses sonorités musicales, du blues aux rythmes tsiganes, accompagnent les tribulations de personnages aux contours indéfinissables mais au coeur grand comme le monde. De quoi toucher toutes les bonnes âmes, qu'elles soient jeunes ou vieilles.

Collaborateur du Devoir


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com