Concert tout en blanc
Mots clés : galerie Occurrence, Sophie Bélair Clément, Culture, Art, Québec (province)

LE SILENCE AMÉRICAIN EST EN LA DIÈSE (OU PRESQUE)
Sophie Bélair Clément
Occurrence
460, rue Sainte-Catherine Ouest,
espace 307
514 397-0236
jusqu'au 19 janvier 2008
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Quand ce son provient des systèmes qui éclairent les espaces intérieurs ou les rues, l'affaire semble banale. Mais si ce son provient des néons commerciaux d'une oeuvre célèbre de Dan Flavin, une aura vient immédiatement s'installer. Et pourtant, comme le rappelle l'artiste dans l'opuscule de l'exposition, ce son n'est pas vraiment particulier: 60 hertz en Amérique ou 50 hertz en Europe, le courant électrique qui alimente les lampes est standardisé. Par conséquent, suppose alors l'artiste, la note est donc toujours la même; un la dièse pour le premier et un sol pour le second (du moins, ce sont «presque» ces notes).
En fait, tout l'intérêt du travail présenté chez Occurrence consiste à traduire et à transposer ce son, autrement plus ou moins perceptible ou indifférencié, que l'artiste rapproche du bruit blanc. Dans la grande salle, six haut-parleurs font entendre une pièce instrumentale qui tente de reproduire le son (libéré de droits sur demande!) de the nominal three (to William of Ockham). Il s'agit d'une oeuvre de Dan Flavin réalisée en 1963 que Bélair Clément a enregistrée à la Pinakothek der Moderne de Munich le 4 mars 2007.
Cet enregistrement, l'artiste lui a donné une facture singulière en s'approchant très près des néons pour accentuer l'intensité du son électrique de 50 hertz et en se déplaçant lentement de gauche à droite devant l'oeuvre de Flavin, elle qui rythme l'espace en présentant un, puis deux, et enfin trois tubes d'éclairage sur une séquence horizontale. De là, Sophie Bélair Clément a produit un enregistrement de trois minutes 20 secondes, une lecture sonore marquée par une expérience dans la durée et de son corps en mouvement. L'artiste restitue ainsi une des singularités de l'oeuvre de Flavin en en retenant le jeu rythmique des éléments lumineux dans l'espace.
Au coeur du processus, donc, une dimension performative, déjà présente d'ailleurs dans le travail antérieur de l'artiste, et un aspect conceptuel aussi développé dans la suite du projet avec la collaboration d'Olivier Girouard et de Gabriel Dufour Laperrière. Grâce à un logiciel, la bande sonore a en effet été transposée sous forme de partition musicale (présente dans l'expo), tirant l'oeuvre du côté d'un système d'écriture, de notation et de traduction. L'enregistrement entendu, lui, n'est pas l'original issu du Flavin, mais sa transposition, au moyen d'une contrebasse, d'instruments à vent (cor anglais, basson, clarinette basse, tuba) et de percussions. Le souffle et le corps des musiciens, tous des professionnels, ainsi que le timbre des instruments, plus rond et plus chaud, apportent une couleur, au demeurant, que le bruit des néons n'a pas.
Pièce chorale
Même sans la signature d'un artiste comme Flavin, le son de la lumière artificielle fascine l'artiste -- son récit publié dans l'opuscule d'exposition est éloquent à cet égard. L'oeuvre Pièce chorale pour 24 voix s'accordant avec les fréquences d'une lampe au sodium alimentée en 60 hertz en fait son principal objet et ouvre d'ailleurs l'exposition. Une bande sonore fait entendre une étrange mélopée tandis que deux graphiques au mur permettent de comprendre le phénomène exploré en confrontant l'analyse spectrale de la lampe aux voix de chanteurs professionnels. Ceux-ci tentent de s'ajuster aux fréquences préalablement définies, avec des ratés que l'artiste a pris soin d'identifier sur un des graphiques.
Nul doute que le dénuement extrême de l'expo profite au projet, qui ne souhaite pas simplement faire songer au cube blanc moderniste, en tant qu'espace neutre, mais cherche à faire du vide même une donnée sculpturale où le son résonne. Discrètement, les graphiques et la partition transcrivent quant à eux la présence des émissions sonores, constantes et souvent silencieuses de l'éclairage électrique. Pour cette raison, leur présentation sur les murs aurait pu être plus soignée, le moindre détail dans cette expo comptant de manière significative. De même, le chevauchement des deux bandes sonores dans l'espace de la galerie, où les cloisons ne sont pas fermées, agace un peu, comme si tout ce délicat travail s'en trouvait malheureusement rendu moins précis. Après tout, la logique des bandes est différente, tant dans le type de capture que dans la nature de la source elle-même, qui n'est pas dans le même ton.
Du reste, il est judicieux d'avoir placé un banc dans l'espace d'exposition. Toutefois, il peut sembler curieux d'avoir choisi de le mettre à l'écart, face à la fenêtre, là, il est vrai, où il est possible d'observer ce que l'artiste désigne bellement comme le «lux æterna des tours à bureaux», mais où les pièces sonores sont moins bien perceptibles. Outre ces petites réserves, il faut souligner la qualité de ce travail qui, sans la prétention d'en égaler les oeuvres, s'inscrit avec intelligence dans le riche héritage du minimalisme et de l'art conceptuel. À découvrir absolument.
Collaboratrice du Devoir

