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La diversion
Il y a tellement d'acteurs inconnus dans ce téléroman, qu'on ne peut en tirer aucune conclusion précise. Un de ces acteurs est sans contredit Gérald R.Tremblay, avocat de Bryan Mulroney, de Gesca et futur Bâtonnier du Québec. Bien qu'il fût un des artisans du règlement concernant la poursuite de Bryan Mulroney contre la GRC, son absence des médias n'est pas étonnante puisque, même si on l'appelait à la barre, on ne pourrait rien en tirer puisqu'il est lié par le secret professionnel. Dans cette perspective, on ne peut que louanger les qualités de fin stratège de Bryan Mulroney qui a pris la peine de s'adjoindre, non seulement les meilleurs avocats et conseillers, mais également des gens identifiés à Québécor et Gesca pour régler le litige avec la GRC.
Ainsi, nous ne pourrons probablement jamais savoir ce qu'il avait derrière cette entente hors cours négocié avec le gouvernement fédéral, quel était le deal pour enterrer l'affaire. Le vrai deal, celui qui n'est pas écrit. Dans le fond, l'affaire Airbus, c'est un peu comme le scandale des chemins de fer canadien 150 ans plus tard, un scandale fondateur du Canada moderne. Malheureusement, le plus important à son sujet ne peut pas être dit ou écrit, donc ne sera probablement ni vu, ni entendu, ni su, ni connu de ses contemporains. C'est un héritage laissé à l'Histoire. Tout comme le scandale des commandites, il n'est pas sûr, non plus, qu'il entachera la réputation des principaux acteurs politiques qui y ont participé. À preuve, Sir Georges Étienne Cartier est encore vu aujourd'hui comme un père du Canada, pas comme un patriote qui a retourné sa chemise et profité de la construction du chemin de fer canadien pour s'enrichir aux dépens des contribuables canadiens. De là à faire un parallèle avec l'affaire Airbus, il n'y a qu'un pas.
L'enquête de la GRC sur les présumées commissions illégales versées dans l'affaire Airbus, la venue de Jean Charest en politique provinciale, la menace de partition du Québec, la loi sur la clarté, la décision de la Cour Suprême sur la sécession du Québec, la démission de Lucien Bouchard, son embauche dans un grand cabinet d'avocats canadien et le scandale des commandites, sont tous des événements majeurs et concomitants dans l'histoire du Canada survenus dans les cinq ans suivant le cataclysme référendaire de 1995.
Dans cinquante ans, les historiens qui auront l'avantage de la distance et du temps écoulé et qui pourront, par surcroît, accéder à des informations secrètes qui ne nous sont pas accessibles aujourd'hui, verront certainement un lien entre tous ces évènements. Ils y verront la volonté manifeste de l'establishment canadien d'empêcher la tenue d'un autre référendum sur la souveraineté du Québec et de bloquer toutes velléités d'indépendance du Québec coûte que coûte, l'unité canadienne étant un objectif suffisamment important pour qu'on enfreigne quelques règles, entache quelques réputations ou bouscule quelques carrières de premiers ministres.
Dans cette perspective, nous avons le choix d'y voir une comédie de Molière où les plus vils reçoivent la bastonnade ou un drame shakespearien où ce ne sont pas nécessairement les vrais coupables qui croupissent à la tour de Londres avant de mourir la tête tranchée. Nous le savons tous, le sort réservé aux acteurs du drame ou de la comédie qui se déroule devant nos yeux ne changera rien au sens de l'histoire, parce qu'à travers le scandale d'Airbus, c'est l'histoire du Canada qui s'écrit.
Ainsi, lorsque Serge Ménard donne de la bastonnade à Bryan Mulroney et amuse la galerie... de la presse, il joue le jeu de ses adversaires en ajoutant à la diversion déjà initiée par Bryan Mulroney. Il attire le regard du public sur le «quoi et le comment» alors que nous voudrions savoir le «qui et le pourquoi».
Bryan Mulroney est un homme intelligent et pragmatique qui a développé toute sa carrière sur le «qui», tout le monde le sait dans le milieu des avocats. En entretenant les députés de la Chambre au sujet du «quoi», il a tout simplement réussi à créer une diversion. En acceptant de s'aventurer sur le terrain du «quoi», le Bâtonnier Serge Ménard a tout simplement joué le jeu que lui proposait Bryan Mulroney et est tombé dans le filet que ce dernier avait soigneusement préparé au cours des derniers jours avec ses avocats en vue de son interrogatoire devant le comité de la Chambre. Une analyse plus fine de la situation nous suggérerait probablement que c'est Bryan Mulroney qui a gagné. À ce que je sache, la possession et les transactions en billets de 1000$, pas plus que l'utilisation de coffrets de sûreté, ne sont pas des infractions criminelles au Canada, ni des éléments constitutifs de telles présomptions.
Serge Ménard et tous les autres députés de la Chambre savent ou devraient savoir que l'histoire du Canada n'est pas une comédie de Molière où les plus puissants sont ridiculisés à la suite de fourberies de petits amuseurs publics, mais bien un drame shakespearien où le pouvoir sans mesure autorise les plus grands scandales et récompense toujours les plus méchants. Cependant, qu'on ne se trompe pas, si Serge Ménard incarnait bien le rôle de Scapin, Bryan Mulroney n'avait rien d'un Richard III, il ressemblait plus à une de ses victimes dont la tête ne tient plus qu'à un fil. Hier, nous n'avons pas pu assister à la chute du roi, puisqu'il était n'était pas là!
Louis Lapointe
Brossard
