Procès Lacroix: entre détresse et réalisme

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François Desjardins
Édition du jeudi 13 décembre 2007

Mots clés : AMF, Vincent Lacroix, Économie, Justice, Québec (province)

Vincent Lacroix hier au Palais de justice de Montréal.

Photo: Jacques Nadeau

Après des mois de comptabilité acrobatique, d'allégations vaseuses et d'accusations sans détour, le procès de Vincent Lacroix a quitté sa bulle juridique hier pour plonger dans la réalité violemment démoralisante que vivent les victimes du scandale Norbourg les plus durement frappées.

Au terme de la séance, pendant laquelle M. Lacroix est resté de marbre alors que les victimes vacillaient entre pleurs, soupirs et tremblements, le juge Claude Leblond a mis en relief une autre réalité: le public entretient peut-être des espoirs trop grands en ce qui concerne la sentence.

«La population a parfois de la difficulté à comprendre qu'un juge exerce, non pas une discrétion personnelle, mais judiciaire», a lancé le juge Leblond en sachant très bien que la remarque serait notée, pas seulement par les avocats de l'Autorité des marchés financiers (AMF), mais aussi par les journalistes présents.

Ce commentaire du juge Leblond est survenu après que l'AMF eut déposé une étude pour tenter de faire valoir sa demande d'une peine sévère à l'endroit de M. Lacroix. Reconnu coupable mardi de 51 chefs d'accusation pénaux pour avoir violé la Loi sur les valeurs mobilières du Québec, ce dernier risque une peine de prison de cinq ans moins un jour et des amendes pouvant atteindre cinq millions de dollars pour chaque chef.

L'étude, réalisée pour le compte des Autorités canadiennes en valeurs mobilières, comporte notamment un sondage selon lequel sept personnes sur dix croient que les fraudeurs «s'en tirent en général» et que ceux qui se font prendre «se font habituellement imposer tout au plus une peine légère». Il n'en fallait pas plus pour que le juge interrompe l'avocat de l'AMF.

«Les sentences ne sont pas imposées en fonction de la clameur publique», a-t-il lancé à un des avocats de l'AMF, Me Éric Downs. Elles le sont en vertu des «règles de droit», a-t-il ajouté.

Le juge a réservé trois jours pour les représentations sur sentence, lesquelles ont débuté hier matin et devraient se terminer demain. Il n'a pas été question du moment précis où serait annoncée la sentence.

Histoire atroces

De 9h30 à 12h15, l'AMF a fait défiler devant le juge Leblond cinq personnes qui ont tout perdu dans le détournement de 115 millions dont M. Lacroix a été reconnu coupable. Au total, 9200 personnes ont été flouées.

L'une d'elles, Diane Ruest, est une retraitée d'Hydro-Québec qui a perdu plus de 60 000 $. Incapable de se dénicher du travail à Rimouski, elle a déménagé à Trois-Rivières pour travailler dans un centre d'appels. Ce faisant, elle a cependant laissé derrière elle sa soeur, très lourdement affectée par un anévrisme et dont elle s'occupait beaucoup.

«Quand on perd un montant comme ça, on est comme anéanti», a-t-elle dit en réprimant une envie de pleurer évidente. «J'ai pensé au suicide très sérieusement, a-t-elle ajouté quelques minutes plus tard. Mais j'ai eu de l'aide.» Elle s'est tue, puis s'est assise. «Faut pas que je tombe malade», a-t-elle ajouté avant de dire qu'elle ne pourrait pas retourner à Rimouski dans les prochaines semaines pour voir sa soeur. «Je passerai Noël seule... et pauvre.» Au moment de quitter le banc des témoins, elle a fusillé Vincent Lacroix d'un regard dont l'intensité est à peu près impossible à décrire.

Un autre investisseur floué, Gilles Viel, a raconté au juge qu'il porte avec une très grande douleur deux chapeaux: celui de victime et celui de représentant en épargne collective... dont les clients ont perdu 1,2 million dans l'affaire Norbourg. «Vous n'avez pas idée à quel point les gens se sont défoulés contre moi», a-t-il dit au juge.

Orateur sans égal doté d'une verve extraordinaire, M. Viel, 61 ans, a livré un témoignage poignant qui ne laisse aucun doute sur l'enfer qu'il vit depuis août 2005. Lui et son épouse ont perdu 265 000 $ et en ont récupéré 27 000. «Monsieur le juge, j'aimerais m'enfermer dans une cabane en Alaska, là où j'ai travaillé brièvement dans ma jeunesse, a-t-il dit. Mais j'ai six enfants, et six petits-enfants, et un père n'a pas le droit d'abandonner.» Son médecin lui a suggéré de se calmer. «Gilles, un anévrisme ou un infarctus, c'est ça qui t'attend si t'es pas tranquille.»

Certains clients qui étaient avec lui depuis plusieurs années ont peur de lui confier de l'argent de nouveau. «Ils me disent: "Qu'est-ce qui me dit que ça n'arrivera pas encore?" Monsieur le juge, je ne suis pas capable de répondre à cette question», a-t-il ajouté avant de se lancer dans un plaidoyer sur le rétablissement de la confiance, les institutions publiques et l'avenir. «Il faut qu'on apprenne de ça. Faut que ce soit ben, ben clair, ben, ben clair.»

Lacroix peu ému

Prenant des pages et des pages de notes, M. Lacroix a très peu regardé les victimes pendant les témoignages. Il était assis à deux mètres à peine. Le juge lui a donné la possibilité de leur poser des questions, mais il a refusé.

Suivi comme d'habitude par la presse jusqu'au stationnement de la rue Saint-Jacques, près du Palais de justice, M. Lacroix n'a presque rien dit. Au bout d'un certain temps, il a plié. «Ç'a été une dure journée pour tout le monde», a-t-il dit, un trémolo perceptible dans la voix. M. Lacroix n'est jamais emporté par l'émotion.

Quelques mètres plus loin, il s'est frayé un chemin entre deux voitures stationnées, a payé son dû et s'est mis au volant de ce qui semblait être une Ford Taurus de deux ou trois ans avant de s'engager dans la circulation.

Lorsqu'il reviendra en cour ce matin, M. Lacroix pourra parler à sa guise. Le juge lui a indiqué hier qu'il pouvait, s'il le désirait, «expliquer les circonstances des infractions» et même amener des témoins. M. Lacroix a dit avoir contacté deux témoins, sans préciser qui. Il croit en avoir pour «trois ou quatre heures».

M. Lacroix a été reconnu coupable mardi d'avoir pigé à 137 reprises dans l'épargne des clients des fonds Norbourg et Évolution. Les gestes reprochés, qui ont eu lieu de 2000 à 2005, totalisent 115 millions de dollars. L'argent a servi à son usage personnel de même qu'à Norbourg, pour acheter des compagnies, des immeubles, faire des prêts, etc.

Puisque la GRC enquête également sur le dossier Norbourg, il est possible que des accusations criminelles soient un jour déposées.


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