Au pays du lobbying

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Norman Spector
Édition du jeudi 13 décembre 2007

Mots clés : Brian Mulroney, lobbyiste, Karlheinz Schreiber, Lobbying, Gouvernement, Canada (Pays)

À en croire Karlheinz Schreiber, si vous venez au Canada avec l'intention de faire des affaires avec le gouvernement, «il vous faudra engager un "lobbyiste"» pour avoir accès au bureau d'un ministre ou du premier ministre. Selon lui, les contributions politiques vous gagneront la bonté du parti si votre candidat gagne la course à la direction.

M. Schreiber a été parmi les premiers à contribuer aux efforts de Brian Mulroney pour remplacer Joe Clark comme chef du Parti progressiste conservateur. Quand M. Mulroney a annoncé sa retraite, en 1993, M. Schreiber a desserré les cordons de sa bourse pour financer la campagne de Jean Charest. Son but? Assurer le positionnement du projet Bear Head piloté par Thyssen, l'une des trois firmes impliquées dans l'affaire Airbus.

Quand Kim Campbell est sortie gagnante de la course à la direction, M. Schreiber nous dit qu'il a payé

M. Mulroney pour faire du «lobbying» auprès de la nouvelle première ministre du Canada. Selon M. Schreiber, les 300 000 $ que M. Mulroney a reçus en 1993 et 1994 ont été puisés à même les fonds avancés par Thyssen quand Ottawa a indiqué que son projet avancerait en bonne et due forme, en 1988. Il aura fallu cinq ans à

M. Schreiber pour comprendre que M. Mulroney avait indiqué à son chef du cabinet, en l'occurrence moi-même, que le projet Bear Head était mort, cela dès 1990. Apparemment, mon patron ne disait pas la même chose à tout le monde. Jusqu'à ce que M. Schreiber ne le découvre tardivement par lui-même.

Vous pensez que les choses ont beaucoup changé à Ottawa? Vous vous trompez. Pour moi, les images iconiques de l'interrègne de Paul Martin ont été enregistrées quand ce premier ministre nouvellement élu a invité les caméras à sa première réunion avec son équipe de transition. Était assis autour de la table un groupe de «lobbyistes», celui-là même qui l'a aidé à monter son putsch contre Jean Chrétien. Le signal destiné à ceux qui voulaient faire des affaires avec Ottawa était on ne peut plus clair.

Dans les années 1980, la firme de lobbying préférée d'Ottawa était GCI, dirigée par l'ancien ministre de Terre-Neuve, Frank Moores. Selon M. Schreiber, M. Mulroney l'avait nommé au conseil d'administration d'Air Canada en guise de signal à Airbus. M. Schreiber a aussi témoigné que le premier ministre «a appuyé toutes les affaires de GCI». Un autre associé de GCI était Gerry Doucet, le frère du premier chef de cabinet de M. Mulroney, Fred Doucet. Même après que M. Doucet eut quitté le bureau du premier ministre, il a continué à inviter des personnes à rencontrer M. Mulroney à son bureau de la colline parlementaire.

Une chose a changé depuis que M. Schreiber a abandonné le projet Bear Head au milieu des années 1990. À ce moment-là, soit à la fin de l'ère Mulroney, le Canada était au cinquième rang des pays les moins corrompus dans le monde, selon l'organisation Transparency International. À la fin de l'ère Martin, nous avions glissé au 14e rang. Avec les réformes apportées par le gouvernement Harper, nous sommes remontés aujourd'hui au neuvième rang

Dans une minorité de cas -- et nous ne savons toujours pas si la fourniture des avions par Airbus entre dans cette catégorie -- l'influence a été portée par des lobbyistes. Il faut toutefois savoir que le «lobbyisme» est en grande partie un mélange de canular et d'escroquerie. Si votre concurrent a engagé un individu bien branché pour promouvoir ses intérêts, quel choix avez-vous sinon celui d'engager quelqu'un d'aussi bien branché -- ou un vantard de la même qualité?

Il est dans l'intérêt même des hommes politiques, même des plus honnêtes parmi eux, d'aider les lobbyistes à maintenir leur bluff. Ce sont les lobbyistes qui font le spin pour les partis politiques. Et, une fois qu'une élection est déclenchée, ce sont ces mêmes personnes qui sont au coeur de l'organisation des campagnes.

Leur présence a transformé notre système politique. Autrefois, les courses au leadership et les élections étaient une lutte entre programmes et politiques. Aujourd'hui, on assiste de plus en plus à une guerre de rotation parmi les lobbyistes qui cherchent à assurer leur accès au pouvoir. La couverture médiatique se concentre d'ailleurs de plus en plus sur ces personnes et leurs tactiques

La plupart des tentatives visant à régler le sort des lobbyistes se sont concentrées sur la façon dont ils travaillent. Une meilleure approche serait d'interdire les contributions financières de même que l'activité politique au niveau de gouvernement où cette personne est enregistrée pour faire du lobbying. Ceux qui resteront en affaires pourront toujours assumer la fonction légitime de fournir des informations aux clients sur le fonctionnement du gouvernement. Et il faudra continuer d'être vigilants au sujet des transferts de fonds, sous quelque forme que ce soit, même après qu'un fonctionnaire ou un politicien se soit retiré de la vie publique. Ainsi, notre système redeviendrait beaucoup plus propre, car les politiciens auraient moins intérêt à aider les lobbyistes à se présenter à leurs clients comme des gens pouvant influencer les gouvernements.

***

Norman Spector est choniqueur politique au Globe and Mail.

nspector@globeandmail.ca


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