Bali: le camp américain perd une manche et se lézarde
Mots clés : John Kerry, GIEC, Bali, Climat, Canada (Pays), États-Unis (pays)

Photo: Agence France-Presse
Cette première ébauche de déclaration finale, qui sera intensément négociée tout au long de la semaine, contient un autre principe rejeté par les États-Unis et ses frileux alliés, soit celui d'une participation de tous les pays à l'effort de réductions, mais selon le principe de la «responsabilité différenciée».
Hier, selon l'agence Reuters, un délégué a démenti une rumeur voulant que ce premier projet de déclaration ne contienne aucun objectif chiffré. Ceux qui avaient répercuté cette rumeur y vont vu une première victoire du trio États-Unis-Japon-Canada. Malgré les pressions pour biffer ces objectifs chiffrés, le consensus a été assez fort pour les maintenir.
Encadrer les négociations des deux prochaines années par un objectif chiffré, même validé par le GIEC, «ce serait préjuger du résultat» des pourparlers à venir, a déclaré le porte-parole américain, Harlan Watson. Ce dernier a poursuivi en disant: «Nous ne voulons pas nous lancer dans des chiffres.»
Harlan Watson a soutenu, malgré le consensus scientifique international, qu'il subsistait de «nombreuses incertitudes» sur le niveau de réductions de GES qui permettrait de stabiliser la hausse de la température mondiale en deçà de deux degrés centigrades. Au-delà de ces deux degrés, affirme de son côté le GIEC, la planète pourrait connaître une accélération du réchauffement qui le rendrait hors de contrôle.
Pour sa part, l'administration Bush se contenterait d'objectifs de réduction volontaires des GES états-uniens. À son avis, des objectifs contraignants en droit international pourraient miner le niveau de vie et la compétitivité des États-Unis qui refusent de considérer quelque réduction que ce soit si les grands pays émergents comme la Chine, l'Inde et le Brésil -- leurs nouveaux concurrents -- ne sont pas régis par les mêmes règles.
Le projet de déclaration soumis hier aux milliers de délégués de Bali prévoit pour les pays développés, conformément au principe de la responsabilité différenciée, «des objectifs nationaux quantifiés d'émissions» applicables aux différentes sources de CO2 et aux «puits» capables d'absorber le carbone atmosphérique. Le projet de déclaration propose une formule plus souple pour les pays en développement, soit de «reconnaître, d'une manière mesurable et vérifiable, les efforts nationaux de réduction» des GES, ce qui autoriserait ces pays à ralentir et non à arrêter la croissance de leurs émissions.
Un front lézardé
Mais la fermeté des négociateurs américains masquait hier d'importantes lézardes dans la position de ce pays. La communauté internationale, qui n'en est pas dupe, espère le départ des Républicains de la Maison-Blanche pour lancer la bataille décisive contre les changements climatiques. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard que tous les textes prévoient la conclusion d'une entente finale sur l'après-2012 non pas maintenant, mais à la fin de 2009, soit un an après la présidentielle américaine, laquelle pourrait modifier profondément la stratégie de ce pays.
Deux sons de cloche annonciateurs de ces changements se sont fait entendre hier.
Le premier est venu de l'ancien vice-président des États-Unis, Al Gore, qui recevait hier officiellement le prix Nobel de la paix avec le GIEC, le corps scientifique de l'ONU dans le dossier du climat.
«Il est temps de faire la paix avec notre planète», a déclaré l'ancien vice-président dont le film, Une vérité qui dérange ébranle l'Amérique depuis sa sortie.
Se référant aux négociations de Bali, Al Gore a ajouté: «L'issue sera influencée de manière décisive par deux nations qui n'en font pas assez aujourd'hui: les États-Unis et la Chine [...] Ce sont les deux principaux émetteurs de CO2, surtout mon propre pays, qui devront faire les gestes les plus audacieux sous peine d'être jugés par l'histoire pour leur inaction.»
«Les deux pays, a poursuivi le récipiendaire du Nobel, devraient cesser d'utiliser le comportement de l'autre comme une excuse pour bloquer les efforts» de réduction des GES.
«Il est regrettable que mon pays, qui je crois, devrait être le leader mondial, bloque actuellement l'action à Bali», a conclu l'ancien vice-président devant les médias de toute la planète.
Cette sortie contre l'irresponsabilité des États-Unis, qui ont émis depuis 150 ans à eux seuls plus du tiers de toutes les molécules de CO2 qui emprisonnent le rayonnement solaire, a été suivie par celle d'un autre ancien candidat démocrate à la présidence américaine, le sénateur John Kerry.
«Les États-Unis, a-t-il prédit à Bali, seront à la table des négociations. Les États-Unis auront un rôle moteur. Les États-Unis vont adopter des politiques modifiées en profondeur pour répondre aux changements climatiques». John Kerry écarte cependant l'idée que les États-Unis puissent à ce stade-ci ratifier le protocole de Kyoto. Il ajoute que Washington ne se donnera pas, à son avis, des objectifs contraignants de réduction sans que les pays émergents s'engagent eux aussi dans une action internationale.
La nuance mise en avant par John Kerry est fondamentale, car elle est compatible avec la stratégie post-2012 qui se dessine à Bali, à savoir que les pays industrialisés adopteraient de nouveaux objectifs contraignants de réduction alors que les pays en développement ralentiraient la croissance des leurs, ce qui leur permettrait eux aussi de se développer.
Le fiel canadien
De leur côté, les écologistes canadiens ont divulgué hier un justificatif émanant de la délégation canadienne qui minimise les efforts de réduction de grands pays européens comme la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne.
On y lit que la moitié de l'imposant objectif de réduction des GES de l'Allemagne -- 21 % sous le niveau de 1990 -- a été atteint pour la moitié grâce à la fermeture des usines polluantes de l'Allemagne de l'Est. De son côté, y lit-on, la Grande-Bretagne atteindra ses objectifs grâce à la déréglementation de son secteur énergétique dans les années 70, ce qui a provoqué le remplacement du charbon en grande partie par le gaz naturel, moins riche en émissions. Enfin, ajoute le document, la France atteindra elle aussi ses objectifs facilement grâce au nucléaire, une stratégie des années 70 dont elle tire profit aujourd'hui.
L'affaire a suscité des grimaces dans les délégations européennes, mais elle a surtout provoqué un haussement d'épaules, compte tenu du rôle de «marionnette américaine» que jouerait le Canada à Bali.
À Ottawa, la porte-parole de l'ambassade d'Allemagne, Christina Lückerath, précisait qu'il n'y avait rien de neuf dans ces pseudo-révélations puisque ces chiffres sont connus depuis des années. Mais, disait-elle, ces raisonnements font fi des énormes investissements consentis par l'Allemagne dans les énergies nouvelles, l'isolation des maisons, etc., qui lui permettent d'atteindre aujourd'hui un objectif en réalité presque quatre fois plus important que l'objectif officiel du Canada. Et ce justificatif ne tient pas compte du fait que, la semaine dernière, l'Allemagne haussait la barre au point de viser une réduction de 40 % de ses GES d'ici 2020, soit plus de six fois l'objectif imparti au Canada dans le protocole de Kyoto. On se rappellera que le Canada ne vise même plus cet objectif pour 2020.
Et, ajoutait Mme Lückerath, il faut tenir compte du fait que les solutions à venir seront toujours plus coûteuses, une fois que l'on a fait le plein des mesures de base, les moins chères par définition.
Une source proche de la France ajoutait de son côté que le Canada, qui se retrouve au 53e rang sur 56 pays pour sa piètre performance en matière de réduction de ses GES, «se retrouverait certainement au 57e rang s'il ne profitait pas de l'amélioration de sa moyenne grâce aux investissements consentis par le Québec en hydroélectricité dans les années 70».
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Avec Reuters et AFP
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