L'entrevue - Voyages au bout de la guerre
Mots clés : géopolitique, Sara Daniel, reporter de guerre, Média, France (pays)
La journaliste du Nouvel Observateur Sara Daniel décrit sa couverture de grands conflits

Sara Daniel a signé l'an dernier un livre sur son expérience en Irak intitulé Voyage to a Stricken Land. La version française, publiée aux Éditions du Seuil, porte le titre de Voyage au pays d'al-Qaïda. C'est un éditeur américain, Arcade Publishing, qui l'a sollicitée après avoir pris connaissance d'un reportage sur un attentat commis contre un avion de la société de messageries DHL. Sara Daniel avait reçu une vidéo de cette attaque de la part d'un insurgé. La maison d'édition voulait «un récit avec plus de notes personnelles, qui réponde à la question: qu'est-ce que c'est que d'être mère de famille et reporter de guerre?».
Sara Daniel explique que le plus difficile, dans ce métier, est de «s'en remettre psychologiquement». «Sur le coup, on évacue ses pensées personnelles. Tous les morts, c'est terrible, mais on s'habitue; de mois en mois, on s'aperçoit que des interlocuteurs ont disparu, dit-elle. Après coup, on est obsédé par les images qu'on a vues. Aujourd'hui, je sursaute quand un pneu éclate. Des odeurs ou certaines autres choses peuvent me rappeler des souvenirs.»
Même si ses reportages ont fait le tour du monde, Sara Daniel n'a pas l'impression d'avoir «recherché des scoops». «Je trouvais très important de couvrir l'Irak, même si j'ai parfois eu l'impression de toujours faire le même reportage: la guerre civile, le nettoyage communautaire dans les quartiers.»
À chaque voyage, l'Irak est devenu plus dangereux. «Les pratiques de la guérilla radicale deviennent de plus en plus barbares, et la réaction des Américains est de plus en plus marquée par la méfiance et le mépris», note-t-elle. D'ailleurs, les directions des journaux sont devenues plus réticentes à dépêcher des reporters en Irak tandis que le gouvernement français a exercé des pressions pour les en empêcher à la suite de prises d'otages. Depuis le début de 2006, Sara Daniel a surtout «couvert» l'Afghanistan, le Pakistan et l'Iran.
Une radicalisation de la guérilla
La reporter a été une des rares journalistes d'Occident à se rendre à Fallouja, en mars 2004, quand les corps calcinés de quatre employés de la société américaine Blackwater ont ésuite de la page té pendus sur un pont par une foule en colère. L'incident a donné lieu à une offensive américaine particulièrement meurtrière et a coïncidé avec la radicalisation de la guérilla irakienne.
«C'était après une traversée de l'Irak du sud au nord, raconte-t-elle. Nous étions à Bagdad quand nous avons entendu parler du lynchage. Nous sommes allés à Fallouja, croyant devoir franchir plusieurs postes de contrôle, mais il n'y en avait pas. Quand nous avons demandé notre chemin, nous étions déjà au centre de la ville et nous avons vu la scène.»
«Je fais mon travail sans prendre de risques démesurés, mais chaque petite entrevue en Irak ressemble à un reportage de guerre», poursuit-elle, reconnaissant avoir parfois été trop téméraire. Par exemple lorsqu'elle a réalisé une interview avec un bras droit d'Abou Moussab al-Zarqaoui, le chef d'al-Qaïda en Irak, aujourd'hui décédé: «C'était le début des décapitations d'otages. Je préparais cette rencontre depuis des mois. De fil en aiguille et de recommandation en recommandation, je me suis trouvée dans une mosquée tenue par un cheikh qui coordonnait les activités des membres d'al-Qaida. Il n'y avait plus moyen de reculer. On m'a reconduite d'une personne à l'autre. L'entrevue a été très intense. J'en suis sortie très dégoûtée.»
En Irak, Sara Daniel a rencontré des gens d'origines et d'affiliations politiques et religieuses différentes. «J'ai voulu confronter les points de vue de tous, les chiites, les sunnites, les Kurdes.»
Les deux côtés de la guerre
La journaliste a aussi joué le jeu du reporter «embedded» au sein de l'armée américaine, une expérience qu'elle qualifie de «passionnante».
«L'armée américaine joue un jeu incroyable de transparence, dit-elle. Du coup, on sympathise avec les soldats [...], qui sont conscients des erreurs» commises dans le cadre de cette guerre.
«L'armée exerce peut-être plus de pressions sur les médias électroniques américains», ajoute-t-elle après un moment de réflexion.
Sara Daniel a gardé le contact avec certains soldats américains, qu'elle a revus après leur retour aux États-Unis, afin d'écrire sur le stress post-traumatique et sur les difficultés de réinsertion dans la vie civile. «En 2004, on ne parlait pas d'eux comme on le fait aujourd'hui», note-t-elle.
«Aux États-Unis, on a aimé le fait que j'ai couvert les deux côtés de la guerre et que je n'ai pas essayé d'accabler l'armée américaine», dit-elle en parlant des réactions que son livre, qui mêle les analyses sur une guerre qui constitue «une erreur totale» et les témoignages personnels, a suscitées dans ce pays. Elle a tout de même essuyé les reproches d'un officier qui l'a accusée de partialité pour avoir relaté un peu trop fidèlement un entretien qu'il avait eu avec des maires de villages irakiens.
Le lieu de tous les extrémismes
La fille de Mme Daniel venait d'avoir deux ans quand celle-ci a pris la décision de couvrir les conflits en Afghanistan puis en Irak. Elle en a huit aujourd'hui. «Elle est assez contente de ce que je fais parce qu'elle le raconte toujours: ça ne doit pas la déranger, dit Sara Daniel. Quand je suis partie la première fois, elle était toute petite, mais, aujourd'hui, je pars pour des périodes moins longues, pas plus de 10 à 15 jours quand c'est possible.»
Être femme reporter «en Irak, c'est plutôt mieux, sauf que [le chef chiite radical] Moqtada al-Sadr n'a jamais voulu parler à des femmes journalistes. Le même problème se pose parfois avec les talibans. Mais le fait d'être femme m'a permis de me déguiser: à Najaf, en plein soulèvement, j'ai pu me promener en restant voilée», ajoute Sara Daniel, qui se prête à l'entrevue avec la simplicité qui caractérise son livre, écrit à la première personne mais sans jamais tomber dans le narcissisme.
Sara Daniel a rencontré en Irak plusieurs membres de la guérilla radicale, dont elle a essayé de comprendre les motivations. «Un moment fondateur, c'est souvent un moment d'humiliation; des situations où les gens ont ressenti ou vécu des injustices, personnellement, comme cet homme qui s'est fait casser le bras lors d'un contrôle routier alors qu'il n'avait rien fait», dit-elle lorsqu'on lui demande de tracer un profil du combattant irakien.
Comment l'Irak est-il devenu le lieu de tous les extrémismes? «Sous le règne de Saddam Hussein, on n'avait pas vu al-Qaïda, qui était l'ennemi juré», explique-t-elle. Mais «l'intervention a créé un tel vide et a donné lieu à un tel appel au djihad, comme ce fut le cas pour l'Afghanistan et la Bosnie, qu'al-Qaïda a commencé à s'infiltrer. La guérilla n'est pas toute constituée de membres d'al-Qaïda mais de gens qu'al-Qaïda a transformés. Petit à petit, l'élève a dépassé le maître.»
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