L'homme des brûlots s'éteint
Mots clés : maladie, Jacques Hébert, Livre, Décès, Canada (Pays), Québec (province)
Grand ami de Trudeau, Jacques Hébert meurt à 84 ans
Il avait le verbe aiguisé, parfois même assassin, et bien de l'éclat dans le geste. L'ancien sénateur Jacques Hébert, grand ami de Pierre Elliott Trudeau, homme de lettres tous azimuts et jeteur en série de pavés dans la mare, est mort jeudi des suites d'une longue maladie. Celui qui disait dans un de ses derniers essais avoir l'intention de vivre jusqu'à 107 ans n'aura pas atteint son objectif: il avait soufflé 84 bougies en juin. Mais il a respecté ce qu'il écrivait dans ce même essai (En 13 points Garamond): pas question de vivre «trop patraque, incontinent, souffreteux».Cet engagement envers les jeunes s'est notamment traduit par la création du populaire programme Jeunesse Canada Monde (JCM, 1971), et surtout par la fondation de l'organisme Katimavik (1977), auquel le nom de Hébert restera associé dans le grand public.
Dire si Hébert tenait à ce programme d'échange et de volontariat pancanadien? Le sénateur n'a pas hésité à observer en 1986 une grève de la faim de 21 jours pour forcer -- en vain -- le gouvernement Mulroney à poursuivre le financement de Katimavik. Pendant trois semaines, l'homme avait dormi dans le foyer du Sénat, dans un sac de couchage. Le programme sera finalement relancé en 1994.
Hier, les deux organismes ont d'ailleurs été parmi les premiers à réagir. «Son oeuvre aura permis de former des milliers de jeunes citoyens du monde aptes à cultiver la tolérance et à résoudre les conflits de façon constructive et pacifique», a mentionné par communiqué Alexandre Trudeau, fils de l'ancien premier ministre et président du conseil d'administration de JCM.
À Katimavik, divers dirigeants ont parlé hier d'un homme de «ténacité», «éloquent et passionné», un être «rigoureux et gentil, plein de joie de vivre, qui avait l'impressionnante faculté de transformer ses convictions et ses valeurs en actions utiles».
Des lettres...
Mais c'est encore plus au domaine des lettres que le nom de Jacques Hébert restera lié. Il prendra en effet la plume très tôt dans sa vie, pour ne jamais la lâcher. Encore l'an dernier, Hébert se fendait d'un très long texte faisant l'apologie du régime de Fidel Castro. Chaque année depuis 1995, le sénateur passait quelques mois à Cuba.
Il est tout jeune lorsqu'il commence à parcourir le monde, allumant du coup une passion qui ne le quittera jamais. L'Amérique latine, l'Europe, l'Afrique, l'Asie, il met le pied un peu partout. Ces voyages forment sa pensée, affûtent sa plume. Hébert collabore au Devoir entre 1951 et 1953, puis fonde en 1954 l'hebdomadaire Vrai, qu'il dirige pendant cinq ans.
Il rejoint à la même époque son copain Pierre Elliott Trudeau dans l'aventure de Cité libre, dont il devient administrateur en 1958. Ses écrits vitrioliques, véritables brûlots incandescents contre le régime de Duplessis et en faveur d'une modernisation de la société québécoise, marquent l'histoire de cette publication au même titre que les textes de M. Trudeau ou Gérard Pelletier.
Cette même année 1958, Hébert fonde les Éditions de l'Homme, geste qui sera suivi trois ans plus tard par la fondation des Éditions du Jour. Son expérience et ses succès d'éditeur (avec le frère Untel, entre autres) lui valent notamment de présider l'Association des éditeurs canadiens entre 1965 et 1974. Jacques Hébert travaillera aussi un temps comme animateur à la télévision de Radio-Canada (1962 à 1970) et comme président de la Ligue des droits de l'homme dans les années 1960.
Polémiste
Jamais dans sa carrière Jacques Hébert n'a craint la polémique. Au contraire. Il s'illustre dès la fin des années 1950 en dénonçant la conduite du procès de Wilbert Coffin, qu'il qualifie de «plus grand scandale judiciaire du siècle». Il en remet peu après en publiant J'accuse les assassins de Coffin, qui mènera à la création de la commission Brossard... mais aussi à l'inculpation de Hébert, qui doit faire trois jours de prison et payer 3000 $ d'amende.
L'essayiste a frappé à plusieurs autres occasions: en 2000, entre autres, il revient à la charge pour brosser un portrait dévastateur des années Duplessis. Jamais à court d'adjectifs marquants, Jacques Hébert tire alors à boulets rouges sur les «thuriféraires bornés et blablateux» de l'époque. Hébert prend aussi position à ce moment en faveur du combat des orphelins de Duplessis.
Ses vibrants coups de gueule ne sont pas sans heurter et dépasser les bornes. Quelques jours avant le référendum de 1995, Hébert avait ainsi traité la chroniqueuse Josée Legault de «vache séparatiste», insulte dont il avait dû se repentir publiquement par la suite.
Sa plume incisive, sans être extrêmement stylisée, l'a servi dans nombre de livres, entre autres Deux innocents en Chine rouge (écrit avec Pierre Elliott Trudeau, il s'agit du récit du voyage qu'ont fait les deux hommes dans le Chine de Mao en 1960), Scandale à Bordeaux, La terre est ronde, Trois semaines dans le hall du Sénat, Duplessis, non merci!, Bonjour Cuba.... Il aura publié au total plus d'une trentaine d'ouvrages, malgré une période plus tranquille durant son séjour au Sénat (1983 à 1998).
Hommages
L'homme était loin de faire l'unanimité. Les idées auxquelles il tenait, Hébert les défendait avec une vigueur parfois abusive. Le politologue Léon Dion, père de Stéphane et ami de Jacques Hébert, disait ainsi en 1990 que Hébert «a toujours été un violent, un excessif. Il croit en des causes et il les sert à la limite de ses forces, avec toute son énergie et toute son agressivité. Il ferme les yeux et il fonce». M. Dion donnait l'exemple de sa grève de la faim en 1986: plusieurs collègues sénateurs fuyaient alors Jacques Hébert parce qu'ils trouvaient son action excessive.
Hier, Stéphane Dion a pour sa part souligné «l'altruisme passionné» d'un homme qui a reçu plusieurs hommages au fil des ans, notamment l'Ordre du Canada et l'Ordre de la Pléiade. En 2002, quelques sénateurs libéraux avaient même milité pour qu'il obtienne le prix Nobel de la paix.
Gérald Tremblay, maire de Montréal -- d'où était originaire Jacques Hébert -- a également souligné le décès d'un «personnage hors du commun», qui aura toujours «défendu les libertés fondamentales et l'importance de s'ouvrir au monde».
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