Opinion

Jacques Hébert, 1923-2007 - Les bons sentiments d'un personnage considérable

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Édition du samedi 08 et du dimanche 09 décembre 2007

Mots clés : Jacques Hébert, Livre, Décès, Québec (province)

Ce texte fut publié une première fois dans Le Devoir le 7 septembre 1974 sous la plume de Jacques Ferron, deux semaines après l’annonce inattendue de Jacques Hébert selon laquelle il quittait la direction des Éditions du Jour, maison qu’il avait fondée en 1961. À l’occasion de son décès, nous publions à nouveau ce texte, qui fut repris dans Jacques Ferron, Chroniques littéraires 1961-1981 (Lanctôt éditeur).
***
Jacques Hébert a commencé timide. Il est resté modeste, simple, attentif. Il a vu beaucoup de monde et n'en est pas désabusé. Dans ses boutiques, que ç'ait été à Vrai, à l'Homme, au Jour, il s'est exercé à recevoir une faune difficile, des gens intraitables qui n'admettent qu'eux-mêmes et se croient indispensables, des journalistes, des écrivains, des critiques (ces gens de lettres que Mme de Tencin, qui se plaisait de même à les réunir, appelait ses «bêtes», complimentait beaucoup et auxquels elle donnait des étrennes, nécessairement les mêmes pour tous, soit deux aunes de velours pour s'y faire tailler des culottes).

Toutes ces boutiques successives, où il a été patron, où il laissait ses hôtes s'impatroniser, auraient pu porter le même nom, l'Urbaine, dans le vieux sens français du mot. Jacques Hébert est avant tout un homme poli.

Je l'ai croisé la première fois en 1946 ou en 1947. J'allais rendre hommage à Pierre Baillargeon: il en sortait. Dans le genre homme de lettres, il ne s'est pas fait mieux que Pierre Baillargeon, seul époux légitime de la langue française. Hébert, alors dans ses timidités, avait peur de cette langue-là et cherchait à se l'apprivoiser auprès de Baillargeon. Il voulait même l'écrire. Le plus curieux est qu'il y soit parvenu après pareil maître.

Baillargeon a décrit lui-même son système de correction: il prenait un texte, se l'appropriait en le réduisant à sa plus stricte économie, n'en sortait pas satisfait pour autant, continuait d'y rogner, et cela donnait qu'à la fin, il n'en restait plus rien. C'est un système qui décourage. Je serais porté à croire que les timidités de Jacques Hébert n'étaient pas cultivables: Baillargeon ne les a pas fortifiées et Jacques Hébert a beaucoup écrit.

On ne se souvient plus de sa découverte du vaste monde, dont la relation dans La Patrie eut grand succès: non seulement elle était lue, mais découpée, conservée. Chaque semaine, j'essayais d'y trouver quelques marques de l'influence de Pierre Baillargeon. Elles existent: une sorte de petit tralala par-ci par-là, une courte phrase, mots secs, abstraits, en saccade. Mais je doute qu'elles aient eu la moindre influence auprès du lecteur non prévenu. Cette relation a été publiée chez Fides. Que passent encore quelques années, elle fera document, témoignage d'une époque naïve, et, peut-être récit exotique avec sa jeep attendrissante. Je me demande même si elle ne pourrait pas donner lieu à une bande illustrée.

Ensuite ce fut le journal Vrai, qui a eu son influence et dont il existe des exemplaires, quand ce n'est pas la collection complète, dans les papiers de famille. Enfin, jugeant qu'il avait écrit son quota de mots, Jacques Hébert s'est lancé dans l'édition. Il créa l'Homme pour le profit de Lespérance, puis le Jour pour qu'on voie que c'était lui, le créateur de l'Homme. Certes, il avait perdu ses timidités de débutant tout en restant, comme je l'ai dit, modeste.

Et maintenant qu'il a quitté l'édition, que faut-il penser de lui? Mon Dieu! Qu'il est un personnage assez considérable et peut-être très curieux par le fait qu'il le soit devenu sans politique déterminée, avec de bons sentiments, et qu'il ait eu l'habileté de les garder si longtemps, de les mener si loin. Certes, sa modestie ne l'a pas desservi: elle lui a permis de les choisir modérés, ses bons sentiments, possibles, taillés à la mesure de notre société. Et puis, journaliste à la pige, patron, il lui était plus facile de leur rester fidèle que s'il avait été soumis, contraint, voire humilié; dans ce cas, les bons sentiments sont velléitaires et restent en arrière, parmi les illusions qui ornementent la jeunesse.

Ceux de Jacques Hébert auraient été un privilège de bourgeois, une

sorte de luxe. Cela n'empêche pas qu'il a passé un quart de siècle, de par son métier de publiciste, à vouloir les partager. Et puis, un luxe n'est pas à dédaigner. La société qui a les moyens de se les permettre, ne fut-ce que par participation, se prouve qu'elle n'est pas trop démunie. Jacques Hébert témoigne d'un optimisme qui m'a aidé à vivre, que peut-être je n'éprouve plus guère, mais qui me plaît encore. Et en a-t-on jamais voulu à quelqu'un d'être optimiste, animé de bons sentiments? Il n'y a pas d'imposture à être poli.


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