La petite chronique - Où est passé le passé ?
Mots clés : Carnet de notes, Pierre Bergounioux, Livre, Culture, Québec (province)
J'avais rendu compte en ces pages en juin dernier du Carnet de notes de Pierre Bergounioux portant sur les années 1980-1990. Voici que paraît le deuxième volet, qui nous mène au début du vingt et unième siècle.
Pourtant, je l'avoue, j'ai passé en sa compagnie une trentaine d'heures qui m'ont semblé on ne peut plus instructives. Bergounioux est de ces écrivains pour qui la littérature n'est pas un simple divertissement. Comment ne pas penser à des auteurs indigestes, mais pourtant célébrés, en lisant ce qu'il dit de Salacrou: «Il fut de son temps et il a passé avec lui.»
Lorsque Bergounioux s'interroge sur la place qu'a la littérature dans sa vie, c'est du plus profond de lui-même qu'il est question. «Il y a trente ans que je me suis retiré pour y voir clair, tenter de comprendre un peu ce qui s'était passé et m'avait échappé. J'ai fini par tenir pour quantité négligeable le cours des choses, la continuelle métamorphose et lorsque, de loin en loin, je regagne le monde extérieur, je n'en reviens pas de le découvrir autre qu'en 1966, lorsque je m'en suis absenté.»
Toute l'entreprise de Bergounioux se résume dans une tentative de comprendre et de recréer le passé. Dans un entretien accordé à Michel Gribinski, qu'il vient de publier aux Éditions de l'Olivier sous le titre d'Où est le passé, il écrit: «Nous avons une vie d'adulte pour disputer aux forces occultes l'otage que nous leur avons cédé, l'enfant que nous avons été... » Le temps qui passe est au centre de son écriture. «J'aurai vécu perdu dans mes pensées, rongé par les souvenirs, en compagnie de mes chimères.» Le même jour, cette phrase: «je n'aurai rien vu de ce qui se passait sur la terre». Ces notes ne surprennent pas sous la plume d'un écrivain qui évoque à quelques reprises son «tempérament sinistre».
Un tempérament studieux, certes. Levé aux aurores, pas du tout rebelle aux travaux manuels, habile au contraire à manier le fer, il s'intéresse de très près aux travaux scolaires ou universitaires de ses deux fils. Il a au reste quelques pages superbes consacrées à sa femme. Il évoque un pèlerinage en compagnie de sa compagne: «Nous nous asseyons près d'une fenêtre. Il y a trente ans, c'était au centre, vers la porte. Un fragment des heures les plus hautes de notre vie, de nos vingt ans... Ému plus que je ne saurais dire et la personne qui me fait face, aussi, un peu... »
Dans ses moments forts, voilà un journal bouleversant de vérité et d'émotion qui démontre, si besoin il était, que la véritable littérature est affaire de lutte contre la banalité et la laideur. «Toujours le vide, le sentiment pénétrant de mon irrémédiable misère, le goût terrible du néant.» Et pourtant, cet émerveillement par rapport aux beautés dont ce monde regorge. Il n'y a peut-être que les désespérés qui sachent vivre. Les autres croient qu'ils vivent.
Collaborateur du Devoir
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Carnet de notes 1991-2000
Pierre Bergounioux
Verdier
Paris, 2000, 1261 pages
Où est le passé
Entretien avec Michel Gribinski
Pierre Bergounioux
Éditions de l'Olivier
Paris, 2000, 93 pages
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