Le cinéma de la petite noirceur
Mots clés : Denys Arcand, L'Âge des ténèbres, Cinéma, Culture, Québec (province)

L'Âge des ténèbres
Réalisation et scénario: Denys Arcand. Avec Marc Labrèche, Diane Kruger, Sylvie Léonard, Emma de Caunes, Caroline Héron. Image: Guy Dufaux. Montage: Isabelle Dedieu. Musique: Philippe Miller. Québec-France, 2007, 109 min.
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Devant pareil constat, comment ne pas vouloir fuir la réalité, ou du moins celle que construit Denys Arcand, entre les petits châteaux d'une banlieue cossue et la forteresse en béton armé que représente le Stade olympique? À défaut de faire table rase, Jean-Marc Leblanc (Marc Labrèche, un choix judicieux, une palette d'émotions remarquable) opte pour le confort et l'indifférence, s'expatriant dans un monde imaginaire pour fuir son épouse hystérique (Sylvie Léonard, sur le mode de Ma tante Aline... ), ses deux adolescentes indolentes et un boulot de fonctionnaire où le mot défi n'est pas inscrit dans sa définition de tâches. Dans cet univers parallèle -- qui malheureusement ressemble à celui de Stardom... --, Jean-Marc devient tour à tour écrivain à succès, politicien charismatique, samouraï ou empereur romain, flanqué d'une starlette béate d'admiration (Diane Kruger) ou d'une journaliste (Emma de Caunes) toujours prête à balancer son calepin pour enlever sa culotte.
Ce foisonnement de situations burlesques, de personnages colorés, dont les plus absurdes ne viennent pas toujours de l'imagination de Jean-Marc (de la prêtresse du feng shui à la princesse médiévale en passant par le thérapeute du rire, ils jaillissent tous d'un réel grisâtre et désespérant), s'accumulent dans un bric-à-brac assourdissant. Car cette charge dénonciatrice, sur tout et son contraire, finit bien plus par irriter que par convaincre, étouffée par une pléthore de vedettes locales (Véronique Cloutier, Chantal Lacroix, etc.) ou importées (Thierry Ardisson dans une des grandes scènes bâclées du film), dont la renommée semble faire office de talent. Toutes au service d'un cinéaste voulant dénoncer la médiocrité ambiante, leur seule présence suffit à embrouiller le message, à cannibaliser un discours se voulant désenchanté et lucide (oui, dans le sens adéquiste du terme).
Vous me direz que ce n'est pas la première fois qu'Arcand se fait aussi bien amuseur public que moraliste, comme à l'époque plus inspirée de Jésus de Montréal. Or, dans L'Âge des ténèbres, non seulement l'idéalisme semble enfoui sous le béton fissuré du Stade olympique, mais la démonstration de cette débâcle souffre d'un rythme poussif, constamment freiné par ces rêves au parfum people ou ces cauchemars éveillés. Celui où Jean-Marc est entouré de chevaliers de pacotille et de courtisanes en faux cuir devient d'ailleurs vite le nôtre.
Denys Arcand a maintes fois prouvé qu'il était un scénariste d'exception, et souvent un dialoguiste dont le mordant pouvait s'avérer impitoyable. Il est tout de même ironique de constater que, dans L'Âge des ténèbres, les plus beaux moments sont ces plages de tranquillité et de mélancolie où le cinéaste pourrait presque nous conduire au bord des larmes. Il y a bien sûr ces instants touchants avec une mère au seuil de la mort (Françoise Graton), muette mais si expressive dans son désespoir, et toute la dernière portion du film, un véritable retour à la terre, et à d'autres personnages attachants de son oeuvre (incarnés par Gilles Pelletier et Johanne Marie Tremblay, de grands acteurs avant d'être des vedettes). Mais c'est une bien faible lumière au bout de ce long tunnel, celui débouchant sur la «désintégration» de notre société, du moins selon la prophétie de Denys Arcand. Devant L'Âge des ténèbres, on a parfois le triste sentiment que son cinéma pourrait y passer.
Collaborateur du Devoir
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