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Lise Payette
Édition du vendredi 07 décembre 2007

Mots clés : cynisme, Karlheinz Schreiber, Démocratie, Canada (Pays)

Karlheinz Schreiber

Photo: Agence Reuters

Chaque fois que Karlheinz Schreiber ouvre la bouche, il déboulonne une statue. Il aurait probablement pu remettre une liste de noms importants d'un seul coup, mais on dirait qu'il prend plaisir à faire durer le suspense. Il aime faire trembler le monde politique. Il n'a qu'à mentionner un nom et le mal est fait. Il prend son temps, il sème à petites doses. C'est en fait le seul plaisir qu'il lui reste, et c'est son arme la plus sûre pour gagner un semblant de liberté à laquelle il estime avoir droit. Il s'amuse à faire danser les hommes politiques et autres valets qui gravitent autour de ces personnages de pouvoir et tiennent dans leurs mains les destinées des peuples. Pourquoi s'en priverait-il? Il est tellement évident que ça l'amuse. Ça en devient presque gênant. Il joue ses cartes une à une, sans se presser. Il en a probablement plein sa manche.

Cet homme n'est pas fou. Il manipule avec une dextérité remarquable. C'est un artiste du silence ou de la dénonciation, c'est selon. Il tourne toujours sa langue sept fois dans sa bouche avant de lâcher un nom. Il sait à quoi il s'expose, et c'est pourquoi il joue de prudence. Il distribue parcimonieusement les rôles de sa comédie dramatique et va ramasser au passage ceux qu'il veut montrer du doigt. Ses aveux seront toujours volontaires et non des accidents de parcours.

Nous sommes là, devant nos écrans de télévision, à attendre le prochain assassinat public de M. Schreiber. Parlera-t-il franchement ou choisira-t-il d'insinuer des liens douteux afin de faire peur à ceux qui tremblent déjà?

Ce spectacle est sans doute amusant pour certains mais sûrement dangereux aussi. Il s'ajoute pour nous, le monde ordinaire, à une longue série de révélations déstabilisantes sur le monde politique qui nous entoure, et il finit par tuer le peu d'illusions qu'il nous restait en ceux qui nous représentent sur la scène politique. Le cynisme s'installe et nous nous rendons compte que nous sommes les seuls vrais perdants de ces tristes histoires, convaincus que nous sommes qu'eux seuls s'en tireront.

Le cynisme et la démocratie

C'est l'eau et le feu. Ils ne vont pas bien ensemble. Ils ne font jamais bon ménage. Le cynisme ronge la démocratie, car il affaiblit terriblement la confiance que la population doit avoir envers ses dirigeants pour que le système fonctionne. Encore faudrait-il que les dirigeants, eux, soient au-dessus de tout soupçon. Ce qui devient de plus en plus rare.

Ici, chaque fois qu'un citoyen répond qu'il ne veut pas d'élections ou chaque fois qu'il décide de ne pas aller voter, il y a lieu de s'inquiéter. Il suffit d'examiner la situation tragique dans laquelle nous nous retrouvons à Québec comme à Ottawa ces temps-ci, avec des gouvernements minoritaires et des partis d'opposition incapables de déclencher des élections parce qu'incapables de les gagner, pour comprendre à quel point notre démocratie est fragile.

Dans un pays où tout le monde trouve normal de payer beaucoup mieux ses joueurs de hockey que ses politiciens, les Karlheinz Schreiber ont un beau terrain de jeu. Ce n'est pas demain la veille qu'ils cesseront de se promener dans les couloirs du pouvoir avec des enveloppes brunes, cherchant désespérément celui qui sera sensible à leurs largesses.

Peut-être que nous sommes prêts pour un grand ménage. Surtout que les exemples récents véhiculés par la commission Gomery et maintenant par l'affaire Schreiber ne sont que la pointe de l'iceberg. Nous le savons instinctivement. Nous ne leur accordons même plus le bénéfice du doute. C'est un peu ça, le cynisme. Nous en sommes tous atteints, à un degré ou à un autre.

Il y a tous les autres scandales camouflés, balayés sous le tapis, étouffés dans l'oeuf, qui nous passent sous le nez sans que les détails soient jamais connus. Ceux qu'on éteint en «démissionnant» de force un ou quelques responsables. Ceux qu'on s'empresse de faire disparaître des premières pages des journaux en créant de toutes pièces une manchette plus intéressante, spécialité des firmes qui se spécialisent en traitement de crises et qui se réjouissent quand le cadavre a disparu.

Vous arrive-t-il d'en avoir assez? Êtes-vous au bord de l'écoeurement? Je voudrais vous rassurer. C'est normal. Dans les circonstances, vaut mieux être écoeuré qu'indifférent. L'indifférence serait fatale.


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